Par Jules Gheude, essayiste politique belge, auteur de « L’incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols)
Monsieur le Premier ministre,
J’ai lu, avec le plus grand intérêt, l’interview que vous avez accordée au journal « Le Soir », ce 11 janvier, et dans laquelle vous en appelez au sursaut politique pour sauver la Belgique, déclarant notamment : J’ai trop de respect pour votre pays pour penser qu’on puisse, d’un trait de plume, rayer l’identité belge. (…) L’histoire nous enseigne que l’Etat-nation est une réalité profonde. Mais nos Etats doivent s’inscrire dans des ensembles plus larges - et cela, c’est l’histoire de l’Europe.
A un journaliste qui lui demandait, en 1978, s’il aimait la Belgique, François Perin répondit : Je n’aime pas les Etats, ce sont des monstres nés de
la violence. Dans
« L’Œuvre au noir », Marguerite Yourcenar a cette magnifique formule : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats.
Il est un fait incontestable qu’en France, qui s’est constituée en plus de mille ans par la volonté politique, tant à travers de vives turbulences qu’avec l’assentiment pacifique des populations concernées, Nation et Etat coïncident. La République française étant animée par un esprit national commun - le fameux plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan -, son opinion est donc tentée de considérer l’Etat-Nation comme un phénomène universel.
La Chine ou le Russie se pensent comme de grands Etats. La France n’a aucune envie de se diviser, l’Allemagne n’a aucune envie de se fragmenter, dites-vous. Vous avez mille fois raison.
Mais contrairement à
la France
, à l’Allemagne, aux Pays-Bas ou à l’Italie,
la Belgique
ne s’est pas faite d’elle-même. Pour reprendre votre propre expression, elle résulte d’un trait de plume, diplomatique. L’admirateur de Napoléon que vous êtes le sait d’ailleurs mieux que quiconque. La méfiance britannique envers
la France
était encore si vive quinze ans après Waterloo, qu’il fallut se résoudre à accorder à Palmerston ce territoire-tampon qu’il s’obstinait à réclamer. Talleyrand ne croyait d’ailleurs pas aux chances de viabilité de cette construction bâtie sur le hasard. Ne confiait-il pas en 1832 à la princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.
On préfère généralement le jugement simple de valeur à la connaissance réelle d’une évolution historique complexe. Aussi le citoyen français a-t-il tendance à réagir avec surprise, voire désapprobation, face au spectacle de la désagrégation que lui offre aujourd’hui
la Belgique. Telle
est également votre attitude, en parlant de l’identité belge. Puisqu’il y a un Etat belge, il va nécessairement de soi qu’il y a une Nation belge. La réalité est toutefois bien différente.
Pour comprendre ce pays, il faut y avoir vécu trois siècles. La phrase est de Mark Eyskens, ancien Premier ministre belge, démocrate-chrétien flamand.
Faisons, si vous le permettez, un recul dans le temps, plus précisément au 16ème siècle. A cette époque, la population flamande est répartie en comté de Flandre et duché de Brabant, l’un et l’autre sous la couronne lointaine de Philippe II, roi d’Espagne.
Celui-ci entend bien ramener dans le giron de l’Eglise catholique ses territoires « d’en haut » (non seulement la Flandre et le Brabant, mais aussi la Zélande, la Hollande, …), largement acquis à la réforme calviniste et qui se sont soulevés contre son autorité. La répression sera cruelle. Siège des Etats généraux des révoltés, Anvers tombera en 1582. Ruiné par le désastre de l’Invincible Armada, expédition dirigée en 1588 contre Elisabeth Ier d’Angleterre, Philippe II doit renoncer à la reconquête de ses provinces au nord d’Anvers, lesquelles s’érigent en « Provinces-Unies », préfiguration des Pays-Bas actuels.
Les persécutions religieuses auront donc arrachés les Flamands à leur destin - Anvers aurait pu être la capitale des Pays-Bas. Tandis que la langue néerlandaise va pouvoir s’épanouir dans les « Provinces-Unies » indépendantes, grâce à la traduction de la Bible, la Flandre, poursuivie par
la redoutable Inquisition
, se morcelle en patois locaux.
Venons-en à présent à 1830, date de la création du Royaume indépendant de Belgique, dont le régime parlementaire, tout au long du 19ème siècle, sera l’œuvre d’une bourgeoisie exclusivement de langue française, tant au Nord qu’au Sud. L’Histoire, décidément, semble s’acharner contre le « Vlaamse mens » (l’être flamand), toujours réduit à l’état d’infériorité culturelle et sociale. Bien ficelé le scénario belge ? Voyons plutôt ce que publie le « Nederlands Kunstverbond » (Association culturelle néerlandaise) d’Anvers à l’occasion du 25ème anniversaire du Royaume :
Flamands,
(…) Depuis vingt-cinq ans, vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. (…) Depuis vingt-cinq ans, sous l’influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en œuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l’âme. Depuis vingt-cinq ans, vous êtes des étrangers sur votre propre sol. (...) Depuis vingt-cinq ans, le Wallon est l’enfant chéri et privilégié du gouvernement ; le Flamand, lui, est rejeté et méconnu.
1879. Le vent tourne en France. Aux efforts déployés par
la dévote Eugénie
de Montijo pour amener son époux, Napoléon III, à défendre la cause catholique à travers le monde, succède la graine de la laïcisation que Jules Ferry vient de planter. En Flandre, les « petits vicaires » s’agitent, bien décidés à tout entreprendre pour que la langue française - ce véhicule de la déchristianisation et de l’incroyance - ne vienne contaminer la foi de leurs ouailles. A cette époque où les partis et les syndicats ne connaissent pas encore de structures bien établies, il ne faut surtout pas mésestimer le rôle socio-culturel joué par les paroisses. Et c’est ainsi que, lentement, le flamand va quitter sa coquille dialectale pour s’élever au niveau du « beschaafd nederlands » (le néerlandais pur et châtié).
Grâce aux efforts d’un Mouvement flamand de plus en plus structuré, la Flandre va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse sur l’échiquier politique. Dans sa fameuse « Lettre au Roi » de 1912, Jules Destrée peut ainsi écrire : (…) Au lendemain de 1830, l’équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (…) Je n’ai ni le loisir ni l’intention de faire l’historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d’en voir noté les raisons et reconnu le caractère légitime. (…) Successivement, les Flamands virent ainsi faire droit à leurs protestations ; moi-même, à certains jours, je fus parmi les artisans de cette justice. A l’heure présente, le mouvement, enivré de ses succès et de sa force populaire, a atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie. (…) Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme.
La Flandre
, en effet, ne recula pas. Avec la flamandisation de l’Université de Gand, en 1930, et la législation linguistique de 1932, elle atteindra deux de ses buts prioritaires. Mais il lui reste encore bien des jalons à poser sur la voie de l’affranchissement et de l’autonomie. Elle pourra compter pour cela sur le sentiment très fort d’appartenance collective qui habite chacun de ses fils et chacune de ses filles, et qui transcende les frontières des partis politiques.
On ne peut évidemment pas aborder l’histoire du Mouvement flamand sans évoquer l’orientation collaborationniste durant les deux grands conflits mondiaux. Le nombre de tentatives parlementaires qui furent faites ensuite pour obtenir l’amnistie, indique à quel point
la Flandre
ressentit comme une frustration extrême la répression qui frappa ceux et celles qui avaient soutenu l’occupant germanique dans l’espoir de voir leur région accéder plus rapidement à l’indépendance.
Fixation définitive de la frontière linguistique en 1962 - négation même de l’unitarisme - , expulsion des Wallons de l’Université de Louvain en 1968, autonomie culturelle en 1970, décret dit « de septembre » voté par le conseil culturel néerlandophone en 1973 et imposant l’usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises en Flandre, adoption des « matières personnalisables » en 1980 permettant d’encadrer les Flamands de Bruxelles du berceau à la tombe : il ne manque plus aujourd’hui que la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde pour que l’homogénéité linguistique flamande soit parfaite.
En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste influent du journal « De Standaard », sous-titrait son ouvrage « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir.
Voilà bien où se situe l’explication de l’impasse politique dans laquelle se trouve
la Belgique
aujourd’hui.
La Flandre
s’est bel et bien érigée en Nation, avec tous les ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue. Or, il n’y a pas place, dans ce petit royaume, pour deux nations : la belge (mais a-t-elle vraiment jamais existé en dehors du mythe d’Albert Ier, le Roi Chevalier ?) et la flamande.
L’Etat belge est donc irrémédiablement condamné et toute tentative visant à approfondir la réforme de ses institutions ne peut se solder que par un échec.
Dans une récente « carte blanche » parue dans « Le Soir » et intitulée « Le choix de
la France
», Willy Burgeon, président honoraire du Parlement wallon, écrit : La séparation est inscrite dans le ciel et la foudre va nous tomber dessus alors que nous n’avons même pas installé le paratonnerre.
Monsieur le Premier ministre,
Vous vous posez la question de savoir quelle serait la place d’un éventuel Etat Flamand. Je ne me fais aucun souci à cet égard. Un ambassadeur honoraire de France m’a un jour confié que si la Flandre devait s’ériger en Etat propre, la France serait le premier pays à la reconnaître sur le plan diplomatique. Mais mon inquiétude est vive quant au devenir de
la Wallonie. Si
les signes d’un redressement commencent à apparaître, la région est encore loin de disposer des paramètres économiques qui lui permettraient de voler de ses propres ailes. Voilà pourquoi, et contrairement à vous, j’estime que la solution de la réunion à la France n’est nullement chimérique. Même langue, même culture, mêmes principes démocratiques : ne sommes-nous pas, après tout, des Français que les hasards de l’Histoire ont contraints d’évoluer en dehors de l’Hexagone ?
Au professeur Robert Liénard, doyen de l’Université de Louvain, qui était allé le rencontrer à la fin des années soixante, le général de Gaulle avait d’ailleurs déclaré : J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme
la France
peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. (1)
En septembre dernier, le très sérieux magazine « The Economist » constatait que
la Belgique
avait accompli sa besogne (the job is done) et qu’elle n’était plus nécessaire. Et d’ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d’une France et de Pays-Bas élargis. On ne peut mieux dire !
Croyez, Monsieur le Premier ministre, en mes sentiments respectueux.
(1) Dans un courrier adressé, le 18 novembre 1986 à Lucien Outers, alors Délégué général de la Communauté française de Belgique à Paris, l’ancien ministre Alain Peyrefitte avait authentifié ces propos : La déclaration du général de Gaulle au doyen de Louvain ressemble à peu près textuellement à des entretiens que j’avais eus avec lui sur ce sujet.
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