Vendredi 5 octobre 2007

L'ancien Premier ministre et Nicolas Sarkozy étaient adversaires politiques, l'affaire Clearstream a fait d'eux des ennemis. Depuis, l'admirateur de Napoléon mène la charge contre le président. Sans répit.

La scène se situe le 18 juin, à 15 heures, à l'Elysée. Nicolas Sarkozy reçoit Dominique de Villepin pour discuter de son avenir. Que va bien pouvoir faire celui qui, deux ans auparavant, avait fait trembler le tout nouveau président de la République ? Magnanime, Sarkozy évoque les différentes fonctions que son rival pourrait occuper. Commissaire européen ? Vice-président du Conseil de l'Europe ? Volubile, encore enivré par la victoire, le locataire de l'Elysée semble avoir oublié la terrible guerre que se sont livrée les deux hommes. Veut-il se réconcilier ou tout simplement proposer un poste à un homme à terre qui sera désormais son débiteur ? Dominique de Villepin lui répond tranquillement qu'il ne veut rien. Il explique au président fraîchement élu qu'il est désormais sur une autre planète. Il veut prendre le large. Il a envie de se consacrer à une mission internationale liée à une activité culturelle dans le privé, dans le domaine de l'art, plus précisément.


Par ailleurs, il a un désir féroce d'écrire. Il a un roman en tête, une histoire d'amour tumultueuse, forcément. Il ira l'écrire aux îles Marquises. Sur les traces de Paul Gauguin, le peintre hanté par la quête d'absolu, qui ne peut finir que dans la tragédie. Dominique de Villepin n'a jamais vu la politique autrement que comme une course effrénée vers le précipice. Dans quelque mois, il publierais Le Soleil noir de la puissance (Perrin), une plongée dans la période glorieuse de Napoléon. Derrière le travail de l'historien érudit, Villepin ne peut s'empêcher de poser sa griffe d'écorché vif. Il croit à l'inexorabilité de la chute en politique. Le président est abasourdi. Le vaincu a conservé sa superbe, comme si rien ne pouvait l'atteindre. Décidément, Nicolas Sarkozy ne comprendra jamais les ressorts de cet homme. Les «élucubrations poétiques» du dernier des Mohicans de la cause chiraquienne le laissent pantois. Entre eux, il y a un abîme insondable. L'un est un disciple de Desnos et d'Apollinaire. L'autre, un exégète de Jean-Marie Bigard et de Didier Barbelivien. La Pléiade contre Les Grosses Têtes.


Source: Challenges

L'appel du large
Ce gouffre, en apparence impossible à combler, cache une fascination réciproque. Celle de deux grands carnassiers qui n'ont jamais cessé de se jauger et de se reconnaître. Le président observe son ancien adversaire : il n'a aucune envie de le voir libre de tout mouvement. Déjà, durant la campagne électorale, il avait évoqué avec lui des missions à venir, qu'il pourrait lui confier une fois élu. Tout sourire, Villepin avait éludé. Durant ces mois de campagne électorale, ils avaient pourtant scellé un pacte tacite : Villepin ne gêne pas le candidat de l'UMP dans sa conquête de l'Elysée, et Sarkozy fera preuve de mansuétude dans l'affaire Clearstream. Certains proches de l'ancien Premier ministre sont même convaincus, devant les propositions de Sarkozy, que le scandale des faux listings de la banque luxembourgeoise finira dans les brumes d'un non-lieu. Une histoire trop labyrinthique. Du mauvais Robert Ludlum dans lequel les Français ont fini par se perdre. Ce 18 juin, à l'Elysée, Dominique de Villepin en est profondément persuadé. Clearstream, c'est du passé. Une «histoire de cornecul», comme l'a dit Jacques Chirac à «Nicolas».
Après la victoire de celui qu'il a si souvent surnommé «le nain», non seulement Villepin n'est pas mis au pilori, mais Sarkozy évoque des missions de confiance pour lui. Pure tactique ? Dans ce billard à huit bandes, comment savoir ? Dominique de Villepin répond que rien ne le fera changer d'avis : il préfère quitter quelques années le champ politique. Il croit alors sérieusement que Sarkozy va le laisser en paix. Début juillet, il part en vacances à Saint- Tropez chez son amie, la scénariste Danièle Thompson. Il est détendu, presque rasséréné, après cette dernière année passée à Matignon. Un calvaire, entre le CPE et les révélations fracassantes du général Rondot et de son ami, Jean-Louis Gergorin, qui le font passer pour un chef comploteur.

Prêt au combat
Le 5 juillet, les juges perquisitionnent à son tout nouveau domicile du XVIIe arrondissement, fouillent les chambres des enfants, saisissent leurs ordinateurs, s'acharnent avec une cruauté inutile sur lui, comme s'il était un vulgaire malfrat. Sa famille est choquée par la violence de l'opération. Dominique de Villepin remonte aussitôt à Paris. Il est mis en examen pour «complicité de dénonciation calomnieuse». Cette fois, il sait que Nicolas Sarkozy ne le lâchera pas. Le pacte tacite ? Du vent. Alors, il se prépare au combat. Il se remet au jogging, 15 kilomètres par jour. Au lieu d'être à terre, il se relève. Il part aux Marquises où il fait une croisière avec le magnat des médias américains, Barry Diller, et la créatrice de mode Diane von Furstenberg. Il revient à Paris avec une forme olympique. Il a beau subir un contrôle judiciaire humiliant qui lui interdit d'approcher les acteurs de l'affaire Clearstream, jusqu'à Jacques Chirac lui-même; il a beau être en pleine disgrâce, abandonné par tous à l'exception d'une poignée d'irréductibles qui se comptent sur les doigts d'une main, il ne se mettra pas à genoux. Au contraire. L'adversité le dope. Le pestiféré ne rate aucune cérémonie officielle. Le 5 septembre, à quelques jours de sa troisième audition chez les magistrats d'Huy et Pons, il se montre aux obsèques de Pierre Messmer, en l'église Saint-Louis des Invalides, au quatrième rang derrière Sarkozy et Chirac. Il veut montrer à tous qu'il est là, debout, imperturbable. Malgré les révélations qui s'accumulent sur son rôle dans Clearstream, les notes du général Rondot qui le présentent comme le chef d'orchestre de l'opération, rôle confirmé par l'ami Gergorin, il ne cède pas d'un pouce. Il épluche les 27 tomes du dossier judiciaire, jure qu'il prouvera que le montage politique dont on l'accuse n'est pas de son fait mais de son ennemi. Fou ? Suicidaire ? «J'aurais préféré me spécialiser dans l'étude de la faune et de la flore des îles Marquises», soupire-t-il. Traduction : j'étais prêt à m'éclipser, Sarkozy a voulu me tuer, la guerre continue.

La rage au ventre
A ceux qui tentent de comprendre pourquoi le «pacte tacite» a échoué, Dominique de Villepin répond : «Je suis la personne qui connaît le mieux Sarkozy. Je connais son feu... Nous avons eu des relations difficiles, mais je sais ce qui le fait bouger. Il a besoin de rapports de forces. Il a besoin d'un ennemi pour vibrer. Pour être respecté par lui, il ne faut jamais se coucher devant lui ni lui céder. C'est ce que François Fillon a compris.» Résultat : avant même son audition devant ses juges, le 13 septembre, Villepin cogne comme un sourd sur Sarkozy. Le président a enfin trouvé son meilleur ennemi. Il est bombardé de critiques tous azimuts : l'Afrique, l'Iran, la réforme des régimes spéciaux, le bouquet fiscal. Le 16 septembre, dans l'émission Ripostes, de Serge Moati, sur France 5, il tire à boulets rouges sur la politique économique du président. L'homme en disgrâce fusille l'état de grâce. Il se présente comme un «citoyen désormais ordinaire». Il déclare qu'il est «en rage». Il part en croisade contre la «droite opportuniste, attrape-tout», contre la gouvernance «fébrile, convulsionnaire» de l'hôte de l'Elysée.

De coupable à victime
Incroyable paradoxe : le «paria de la droite», présenté par la presse comme un suppôt de Fouché, l'homme des basses oeuvres de Napoléon, se retrouve pratiquement le seul opposant à Nicolas Sarkozy. Curiosité politique : devant le vide sidéral de la gauche, sa parole fait mouche. Persuadé qu'il bénéficiera d'un non-lieu dans l'affaire Clearstream, il fonce dans la mêlée. Il est sur le pont d'Arcole, héroïque et solitaire. Avec une tactique simple : en endossant le rôle de grand opposant, il devient la victime de la vengeance présidentielle. Au jeu de go de la «victimisation», l'ex-Premier ministre de Jacques Chirac a fini par apprendre quelques ruses. «Jusqu'à cet été, Sarkozy portait le costume de la victime, souligne un proche du président de la République. Début septembre, Villepin tente de lui piquer le rôle. Cela pourrait ressembler à du théâtre de boulevard s'il n'y avait ce faux listing qui, il ne faut pas l'oublier, a cherché à abattre Nicolas Sarkozy, mais aussi des dizaines d'autres personnalités de la politique et de l'industrie. C'est bien d'un scandale du niveau du Watergate que nous parlons, pas d'un marivaudage de préfecture.»
Comment se sortir du piège judiciaire ? En tirant au lance-flammes sur l'enquête des magistrats. Sa thèse ? Quelle valeur peut bien avoir une procédure dont la partie civile principale est le président de la République, président du Conseil supérieur de la magistrature, chef des armées, de la police, etc. Habile posture ? Dominique de Villepin martèle ce credo. Son objectif ? Peu à peu, l'opinion va se retourner. Il espère même que le président aura l'habileté de retirer sa plainte pour que «la justice s'exerce librement». Mais Nicolas Sarkozy ne veut rien savoir. «Il n'a jamais été aussi remonté, dit un de ses collaborateurs à l'Elysée. Il ne cédera pas au chantage de Villepin. Le président est persuadé qu'il a trempé dans un complot qui visait à l'abattre. Il veut savoir qui a fabriqué les faux listings et comment. Il ne retirera jamais sa plainte.»

Sûr de son destin
Singulier bras de fer entre deux hommes qui n'ont jamais cessé de se combattre depuis plus de quinze ans. Le 21 septembre, Dominique de Villepin, pour ceux qui n'auraient pas encore compris l'enjeu de la bataille qui se livre, écrit publiquement au président. Il l'accuse d'avoir «instrumentalisé la justice à des fins politiques». Dans un autre courrier envoyé quelques jours plus tôt aux parties civiles du dossier, il rapporte des propos que lui aurait tenus Nicolas Sarkozy, fin 2004, alors que le scandale avait éclaté : «Il m'a déclaré que non seulement cette affaire ne le gênait pas dans sa marche vers la présidentielle (...), mais que, au contraire, il était convaincu qu'elle l'immuniserait contre toutes les autres affaires éventuelles qui pourraient être ex ploitées contre lui.» En d'autres termes, Nicolas Sarkozy, en redoutable judoka politique, a retourné l'arme qui lui était destinée contre ses propres adversaires. En jouant les samouraïs face à un président encore protégé par les sondages, Dominique de Villepin prend tous les risques. Le plus important ? Celui d'agacer ses juges. Mais a-t-il vraiment le choix ? «Ce qui est fou, c'est qu'il est encore persuadé qu'il sera un recours à Nicolas Sarkozy, que ce régime va mal finir, raconte un de ses amis. Il ne veut pas apparaître comme un prophète de malheur, mais il croit furieusement à son destin malgré les échecs et les coups reçus. C'est sans doute pour cela que Sarkozy veut le neutraliser définitivement. Les grands fauves sont dangereux jusqu'à leur dernier souffle.»
En attendant les futures confrontations, avant la fureur et les coups de tonnerre judiciaires, Dominique de Villepin continue d'écrire. En janvier prochain, il publiera Le Journal de Matignon (Pion). En ce moment, il achève une suite de L'Eloge des voleurs de feu (Gallimard) qui s'intitulera La Peur et les mots, un voyage dans la littérature à la mode Villepin, fiévreuse et torrentielle. Cet hiver, il se rendra à Pékin et à Shanghai pour y tenir quelques conférences sur les relations internationales. Sarkozy n'y sera pas épargné...
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Jeudi 4 octobre 2007
L'ancien Premier ministre et biographe de Napoléon débat avec le philosophe-médiologue sur la conquête et l'exercice du pouvoir dans nos démocraties par Régis Debray et Dominique de Villepin

Dominique de Villepin . - On apprend à être un chef dans l'épreuve. Ce qui m'intéresse dans la figure de Napoléon, c'est que rien n'est écrit d'avance. Pour le chef, rien n'est écrit d'avance. Le général de Gaulle dit que ce qui sacralise celui qui va conduire une communauté ou la nation, c'est bien la rencontre d'un homme et des circonstances. C'est tout à fait juste. Il n'y a pas de Bonaparte, de Napoléon, en dehors des circonstances de la Révolution. La Révolution lui a permis de devenir l'homme capable d'incarner la nation. Il y a le temps d'apprentissage et le temps d'éclosion. Dans l'itinéraire de Bonaparte, Toulon, Thermidor, la campagne d'Italie, la campagne d'Egypte, Brumaire sont autant de temps forts qui le conduisent à des métamorphoses successives. Avant d'être chef, on passe par des phases qui vous donnent une légitimité intérieure, plus importante que toutes les autres. On est consacré chef par la communauté ou par la nation, mais on se sent chef avant. Toutes ces étapes par lesquelles Bonaparte passe, et qui le conduisent à risquer sa vie, à avoir peur ou à être humilié, marquent cette ascension et ce sentiment intérieur du chef qui le conduit tout à coup à Lodi, au soir de la bataille (dans une toute petite bataille de diversion), à reconnaître son étoile. Là, le chef, tout à coup, a le sentiment d'une forme de prédestination qui éclaire son chemin. La campagne d'Egypte le consacre à travers une forme très importante de légitimité du chef, qui est celle de l'imaginaire. Ce sentiment, à un moment donné, qu'on est fait pour être chef s'exprime aujourd'hui tout à fait différemment dans la démocratie, du fait de l'élection, qui a bouleversé cet apprentissage.


Régis Debray. - Je n'ai pas la superstition du chef. Ce sont la science et la technique qui transforment la condition humaine et elles n'ont pas de chef. Machine à vapeur, électricité, pilule contraceptive, numérique : quels noms propres ? Reste la guerre, où le chef est vital. Et la politique, où il fait catalyse. Dans la revue «Médium», on s'est demandé comment cet invariant se module à l'âge des coachs et des réseaux. Avec ses deux figures repérées par Platon : le pasteur ou le tisserand, Moïse ou Pénélope. Le prophète autoritaire à la tête du troupeau, modèle pyramidal ou bonapartiste. Ou bien celui ou celle qui tisse un manteau pour le peuple, en croisant chaîne et trame, réformistes et conservateurs, faucons et colombes. Fonction royale et féminine. Tant que l'épée est l'axe du monde, la houlette l'emporte sur la navette. Dans l'entre-deux-guerres, la thématique du chef est omniprésente : chez Malraux, Bernanos, Sartre, Saint-Ex, Alain. On a cru pouvoir s'en débarrasser avec la pacification de l'Europe, le verbiage techno-libertaire, l'intelligence collective, l'invasion sportive (l'équipe), les rhétoriques du management. Ce sont des palliatifs. La gauche pacifiste a toujours répugné au chef. La droite, qui pense mieux la guerre, n'a pas ce complexe. La guerre des chefs sévit à gauche comme partout, mais officiellement le désir de chef est fascisant, honteux. Clemenceau aurait bien ri de cette fausse pudeur, mais lui, il faisait la guerre. En réalité, la politique est af faire d'unité et aucune communauté ne peut s'unifier sans faire émerger de son sein une figure médiatrice et charismatique dans laquelle chacun se voit à la fois représenté et transfiguré. Il n'y a de personnalité collective, opinante et agissante qu'à travers une incarnation individuelle; c'est triste pour la démocratie, mais il y a encore pire que le chef, pour un groupe humain, c'est l'absence de chef.


D. de Villepin. - Je suis très attaché à deux figures de notre histoire mondiale, celles de Gandhi et de Mandela, qui croisent les qualités du tisserand et du pasteur. Toutes les sociétés, primitives ou développées, ont un besoin fondamental de chef. Ce besoin révèle deux réalités très importantes. Le chef (et c'est particulièrement vrai dans les moments les plus difficiles de l'Histoire) porte une douleur, un fardeau pour une communauté, et donc l'en allège. Cette fonction symbolique, on la retrouve dans toutes les figures sacrificielles de notre histoire : Jeanne d'Arc, Henri IV, Napoléon, de Gaulle. Passer de la guerre, de la collaboration, à une France victorieuse, du côté des vainqueurs, se fait par l'incarnation, mais aussi par une occultation. A un moment donné le chef est celui qui, par un tour de magie, renvoie une image acceptable à son peuple qui n'est pas tout à fait la réalité, et qui lui permet de continuer à se regarder en face. Le deuxième besoin, au centre de la vie des sociétés, c'est la fonction de transcendance. Il faut que le chef porte un projet. Il doit rassembler la nation et rendre possible quelque chose qui au départ n'est pas écrit. Cette fonction est d'autant plus importante dans les sociétés dont les plaies n'ont pas cicatrisé. Dans notre histoire, dans notre société conflictuelle, le chef est aussi un passeur. Il y a quelque chose de chamanique en France dans sa fonction. L'ampleur et le caractère symbolique de la fonction font qu'en France le chef ne saurait faire de distinction entre la vie publique et la vie privée. C'est aujourd'hui un problème nouveau. Parce que le chef est chef à plein temps. La sollicitation est permanente. Nous sommes des sociétés sous tension. Ce qui rend la fonction de chef en France si particulière, ce qui rend nos relations si complexes avec le reste du monde, et en particulier avec les Etats-Unis, c'est cette ambition formidable qui fait de nous à la fois un peuple à part et en même temps un peuple qui estime avoir des devoirs, à cause de la Révolution française humaniste et universelle. C'est pour cela que je suis très inquiet quand je vois des ruptures dans ce pacte universaliste et humaniste; comme la discussion aujourd'hui sur les tests ADN ou la convocation des préfets en matière d'immigration. On ne se rend pas compte à quel point tout ceci porte atteinte à cette idée de l'homme universel. Il ne faut pas se tromper, nous sommes une démocratie mais aussi une République, assise sur des principes, des valeurs, une histoire. On ne peut pas appliquer à un étranger ce qu'on ne s'applique pas à soi-même, parce que c'est un reniement de notre idée de l'histoire et de la nation.


R. Debray. - C'est vrai : le chef est un effet et pas une cause. Il est la réalisation d'un désir collectif, le désir d'unité, et donc de vie, comme le rêve est la réalisation d'un désir individuel. Il n'y a de chef que pour un public particulier. Mon charismatique à moi, c'est le grotesque de l'autre. D'où les dangers du voyage. Staline restait chez lui, Mao aussi. Le désir de chef est évidemment plus fort en période de crise, quand le tissu social se désagrège. C'est alors qu'on a besoin de retendre la toile avec du symbolique. Parce que symbolique signifie deux choses : ce qui nous rassemble et ce qui nous dépasse. Le contraire du diabolique. On ne peut rassembler qu'au nom d'un imaginaire ou d'un idéal. «Tout ce qui n'est pas fictif est factice», disait Valéry en ce sens-là. Donc pas de chef sans légende, pas de chef terre à terre. Le pragmatique n'est que la moitié du programme. Le roi a deux corps ou ce n'est pas un roi. Il y a le corps physique et le corps mystique. Le corps physique a des tics, des verrues et des intestins. Mais «le roi est mort, vive le roi», et le corps de la nation, qu'il incarne, ne meurt pas avec lui - c'est plus qu'une fonction, c'est un rôle. Quand la personne éclipse le personnage, ou quand l'acteur fait oublier le scénario à force de se mettre en scène lui-même, alors on est dans l'obscénité démocratique... C'est notre crise de la représentation, on veut du direct, de l'instantané, du charnel. Du prénom, du tutoiement, des sosies à notre taille. Un trop d'incarnation tue l'incarnation. Cette fuite en avant dans la quotidienneté, avec tous les trucages de la fausse familiarité, va coûter cher, même si elle est dans l'air du temps. De Gaulle ignorait Charles, et Yvonne restait en coulisse. La France y a gagné, non ?


D. de Villepin. - Il y a effectivement aujourd'hui une nouvelle dérive dans la démocratie moderne, qui est la part prépondérante exercée par le corps physique du chef sur le corps mystique. Le corps mystique est en quelque sorte écrasé par le poids des images, et donc vidé de son intériorité. Est-ce qu'il y a une fatalité à ce que la tyrannie de l'image, de l'émotion et du spectacle efface et écrase ce qu'on est censé attendre du chef ? Il faut en tout état de cause espérer et se battre pour que le chef garde cette capacité à se poser des questions. Si j'insiste sur la défense de l'intériorité du chef, sur la défense du débat tragique dans l'inconscient du chef, c'est que des outils nouveaux, sources de cette tyrannie comme le sondage, sont particu lièrement dangereux. On est arrive à une forme beaucoup plus avancée que par le passé d'exercice de conquête du pouvoir par sondage. Quand tous les soirs un sondeur vous explique qu'il faut employer un mot plutôt qu'un autre, que celui d'«identité nationale» vous rapporte plus qu'un autre mot, on est soumis à une règle qui n'est plus celle dictée par la conscience du chef, mais celle, subie, du plus grand ou du plus petit dénominateur commun. C'est le «chef-quiz», soumis à une batterie de possibilités. On enlève au chef cette fonction essentielle qui est de décider, de guider, d'éclairer le chemin.


R. Debray. - La photographie a été inventée en 1839. On ne va pas la «désinventer». Nous avons un Etat- Kodak, qui se veut une empreinte de la société. Ce n'est plus un Etat-tableau, David représentant Napoléon, c'est un Etat clic-clac, piloté au sondage et au fait divers. Je parle en médiologue, n'étant ni moraliste ni politique. Chaque époque se définit par ce qu'elle s accorde à tenir pour réel, et je constate que nous avons changé de réalité. Nous ne sommes plus au théâtre : l'immédiat est pour nous plus réel que le différé, et l'individu plus réel que le collectif parce qu'il est visualisable et que l'audiovisuel est devenu le critère du réel et du sérieux. Nous avons une politique télévisuelle, après deux siècles de politique littéraire et théâtrale. Aujourd'hui, la présence remplace la représentation, la trace le signe, et le privé le public. C'est le régime de l'art, y compris littéraire. On dévore des biographies d'auteurs dont nous ne lisons plus les romans. Il nous faut du document, du témoignage en brut, du pris sur le vif. D'où la nervosité, la fébrilité du temps réel. Et l'appauvrissement du vocabulaire de nos hommes publics. Clemenceau, Jaurès, de Gaulle, Mitterrand gouvernaient avec dix mille mots, et les politiques du jour avec trois cents mots. Nous sommes passés de la graphosphère à la vidéosphère. Le contact a bouffé la distance, c'est l'inverse du spectacle. Debord s'est mis le doigt dans l'oeil. On joue la vie contre la vue, le familier contre le protocolaire. La démocratie plébiscitaire, où le président est un plébiscite de chaque jour, comme jadis la nation, ne ressemble plus à un théâtre mais à un stade, et la politique, à une course de chevaux. C'est ça, la participation. Je ne dis pas que c'est mieux ou moins bien. Je dis : changement de civilisation.


D. de Villepin. - D'accord pour dire : il y a brouillage, contraction, aplatissement du temps et de l'espace. C'est une des données du monde moderne. Mais en même temps, cette situation doit s'accompagner d'une réflexion sur ces contraintes nouvelles. Il y a pour nous, Français, un engluement spécifique de notre débat démocratique. La démocratie française n'évolue depuis des décennies qu'à travers un jeu d'actions et de réactions, un jeu d'alternance, y compris quand l'alternance devient rupture à l'intérieur d'un même camp, comme aujourd'hui. Cela tient au fait que nous manquons, comme au sortir de la Révolution, de véritables fondations, de capacité d'arbitrage, de contre-pouvoirs, de réflexions sur la place de chacun des pouvoirs. Rien ne me frappe plus que la difficulté très française à prendre des décisions. Nous avons une difficulté à décider, à trancher. Alors on met en scène l'annonce et le discours; sans vérifier que les mots sont bien suivis des faits. La décision traditionnelle en France sur le plan politique repose sur un président de la République qui fixe des grandes orientations et un gouvernement qui met en oeuvre ses décisions. A partir du moment où on remet en cause cette répartition des rôles, la question se pose de savoir comment le président peut à la fois prendre des décisions et les faire exécuter sans passer par la case Matignon. Est-ce qu'on peut imaginer qu'une décision prise à l'Elysée va être appliquée par les bureaux des ministères, et des bureaux des ministères jusqu'au fin fond du territoire national ? C'est aujourd'hui extrêmement difficile. Sauf à profondément changer les mentalités du pays. De ce point de vue, il faut regarder - et c'est le seul critère démocratique - le résultat. Parce que le résultat commande au final l'élection. S'il n'y a pas le résultat, il faut en tirer les conséquences.


R. Debray. - Il n'y a pas beaucoup de résultats en politique, ou alors ils sont involontaires et en général à l'opposé des intentions. Le rendement du travail politique est le plus faible de tous. Aujourd'hui, chacun en tire les conséquences : puisque l'Etat ne peut plus grand-chose, l'homme d'Etat pallie l'inefficacité par la visibilité. Il gagne parce qu'il était plus visible que son concurrent et il gagne pour occuper encore plus les écrans. C'est une conséquence du progrès technique, celui du court-circuit généralisé et de l'accès direct. Plus besoin de corps intermédiaires, de partis ou de parlementaires. On peut toucher directement son public, en se moquant du reste. Toutes les «valeurs» qui sont celles aujourd'hui du gouvernant - l'énergie, l'ubiquité, la réactivité, l'immédiateté, la rapidité - sont celles d'une chaîne d'info en live. Le président est le rédac chef du pays. Il ne faut pas lui imputer les défauts et les vertus de son époque, il en est la photocopie ou plutôt le DVD, parce qu'il faut que ça bouge. Sarkozy, malgré son côté Bonaparte, n'est pas «L'esprit du temps à cheval», comme disait Hegel de votre héros. C'est l'esprit du temps sur Nike. Pourvu que ça dure, doit se dire sa mère, elle aussi. Parce que le problème du coup, comme chacun sait, c'est le contrecoup. Et le problème de l'instant, c'est la durée. Ou la cohérence, pour employer un mot anachronique.


D. de Villepin. - La caractéristique du chef, c'est de ne pas être prisonnier de circonstances ou de situations, mais d'être capable de remettre en question, d'anticiper, voire de dénoncer les vices mêmes du système dans lequel il vit. Ce qui n'exclut pas sa bataille intérieure. Si on l'élimine, la politique risque de n'être plus alors qu'une simple entreprise de conquête du pouvoir. Etre un chef, ce n'est pas seulement conquérir le pouvoir, c'est surtout être capable de l'exercer. Or l'exercer nécessite quelques vertus : énergie et humilité, et aussi une qualité importante dans l'exercice quotidien du pouvoir (ce que Machiavel appelle «l'adresse heureuse»). Pour exercer le pouvoir il faut de la justesse, de la justice, du soin. Mais aussi un peu de chance et cette capacité, à un moment donné, à s'appuyer sur du résultat qui crédibilise à nouveau l'action et qui permet de l'inscrire dans le temps. Or l'exercice du pouvoir aujourd'hui pose notamment ce dilemme : comment obtenir le temps indispensable pour pouvoir agir, sachant que le crédit s'épuise très vite ? Dès le lendemain de l'élection, on a le sentiment que le temps se rétrécit, que l'espace se limite.


R. Debray. - Il y a des époques sans futur, où on choisit l'omniprésence pour compenser l'impuissance parce qu'on ne sait plus de quoi sera fait le lendemain. L'ubiquité remplace la continuité. Et nous y voilà. C'est la politique à l'américaine, mais sans le bon Dieu en clé de voûte, sans la Destinée Manifeste. Nous serons donc modernisés, c'est-à-dire atlantisés, normalisés. Sauf qu'une modernité sans le messianisme du progrès, sans les espérances des Lumières, c'est un halètement, un étourdissement, non une mise en perspective du présent. Mais là encore, la technologie commande, et l'idéologie suit. On a les chefs de son Zeitgeist. C'est fataliste, me direz-vous. Non, objectif. Nous ne sommes pas maîtres à bord. Tant pis pour nous.

Dominique de Villepin est l'auteur de nombreux livres dont «les Cent- Jours ou l'Esprit de sacrifice». Il vient de publier chez Perrin : «le Soleil noir de la puissance, 1796-1807», un essai consacré à Napoléon.

Régis Debray dirige la revue «Médium» (dernier numéro : «Qu'est-ce qu'un chef ?»). Il vient de publier chez Flammarion «l'Obscénité démocratique» et «Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations» (CNRS Editions).

Gilles Anquetil, François Armanet
Le Nouvel Observateur

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Mercredi 3 octobre 2007
"Touche pas à mon ADN" : c'est la pétition lancée par l'hebdomadaire satirique Charlie-Hebdo et l'association SOS-Racisme qu'ont déjà signée l'actrice Isabelle Adjani, l'ancien résistant Raymond Aubrac, le président du Modem, François Bayrou, le premier secrétaire du PS, François Hollande, le généticien Axel Kahn ou encore le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault. Plus surprenant, l'ancien premier ministre UMP Dominique de Villepin y a également apporté son paraphe.

Les auteurs de la pétition, dont l'hebdomadaire publie les premiers signataires dans son édition du 3 octobre, appellent le président de la République, Nicolas Sarkozy, et le gouvernement "à retirer cette disposition, sous peine de contribuer, en introduisant l'idée que l'on pourrait apporter une réponse biologique à une question politique, à briser durablement les conditions d'un débat démocratique, serein et constructif sur les questions liées à l'immigration".

Source: Le monde

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Mercredi 3 octobre 2007

C’est la bonne nouvelle que ses soutiens attendaient depuis tant d’années: eh bien, la voici, et ça s’est passé aujourd’hui, jour à marquer d’une pierre blanche dans nos mémoires de Villepinistes. Nous retranscrivons seulement pour l’instant le passage de l’émission correspondant à cette heureuse nouvelle, mais nous espérons vous poster la vidéo dès que possible (nous cherchons à l’obtenir), car la lumière qui a alors éclairé son regard était tellement intense que tout son visage s’est illuminé; c’était magnifique de beauté !

Dominique de Villepin était donc l’invité de Michel Field, sur LCI, dans l’émission « Le Oui-Non ».
 
MF : Villepin devant les électeurs, on ne verra ça jamais ?
 
DDV : SI, VOUS LE VERREZ SANS DOUTE, peut être un jour mais en tout état de cause ce n’est pas ma mission d’aujourd’hui.
 
MF : où et quand ?
 
DDV : ce n’est pas ma mission d’aujourd’hui. Nous sortons d’une élection; il faut laisser le temps faire les choses.
 
MF : mais ça vous dirait, quand même ?
 
DDV : Je crois que c’est un honneur que de pouvoir être élu. Je pense que la mission qui est la mienne aujourd’hui est d’une autre nature, mais il ne faut pas insulter l’avenir !
 
Source: Blog "halte au complot contre Villepin"
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Dimanche 30 septembre 2007



Dimanche,  à partir de 12h30, en direct sur Canal +, Laurence Ferrari présentera un nouveau numéro de son émission politique hebdomadaire "Dimanche +".

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Dimanche 30 septembre 2007
Dans Marianne du 29 septembre, Dominique de Villepin lance un avertissement au pouvoir actuel : « La diplomatie française est guidée par des principes ; les renier reviendrait à mettre en péril notre place et notre voix ».

Dans cet entretien à Marianne,  Dominique de Villepin érige la ligne de politique internationale de la France en élément fondamental, et il interpelle : « Faut-il toucher à nos fondamentaux ? » L’entretien est très riche de sagesse et met à nouveau en évidence la forte capacité de Dominique de Villepin à aborder le fond des sujets, et à non pas se satisfaire de superficialité.
 
par rezeid publié dans : Divers
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Dimanche 23 septembre 2007

USA: Villepin évoque un "alignement" de Paris

L'ancien premier ministre Dominique de Villepin s'est "inquiété" d'un certain "alignement" de la France en matière de politique étrangère sur une administration Bush "finissante" et qui "s'est beaucoup trompée".

Tests ADN: Villepin "blessé"

L'ancien Premier ministre Dominique de Villepin s'est déclaré aujourd'hui "blessé" par l'instauration de tests ADN pour les candidats au regroupement familial, jugeant en outre que cette mesure n'était "pas constitutionnelle".
"Cela me blesse" car "une entorse à un principe, même sur un mode facultatif et expérimental, ce n'est pas acceptable", a-t-il déclaré sur Radio J.
"Très attaché aux valeurs de la République française", l'ancien locataire de Matignon a estimé qu'il ne fallait pas "détricoter ce modèle républicain au gré des besoins".
"C'est une rupture d'équilibre" car ces tests ADN votés à l'Assemblée nationale dans le cadre du projet de loi sur l'immigration "ne s'appliquent pas aux nationaux français", mais aux seuls "étrangers", a-t-il dit.

 BCE: Villepin perplexe sur les critiques

L'ancien Premier ministre français Dominique de Villepin s'est déclaré aujourd'hui "pas sûr" que les critiques émises par le président Nicolas Sarkozy contre la politique de la Banque centrale européenne fassent "avancer les choses".
"Je comprends très bien la réaction de Nicolas Sarkozy vis-à-vis de la Banque centrale européenne. Est-ce que cela fait avancer les choses ? Je n'en suis pas sûr", a-t-il dit au micro de Radio J.
"Il ne faut pas se tromper de cible. La cible, ce sont les Etats. Il faut qu'ils s'entendent sur la définition d'une stratégie économique et financière (...) Trop souvent, l'Europe a été le bouc émissaire de nos plaintes et de nos critiques", a-t-il ajouté.


par rezeid publié dans : Divers
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