Lundi 28 janvier 2008

Retrouvez l'intégralité de l'entretien accordé par le juge suisse Bernard Bertossa au journal le Monde: 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2008/01/26/justice-contre-corruption-la-lutte-continue_1004002_3224.html


On y trouve ce qui suit:

"Même chez eux, les juges sont parfois entravés dans leurs actions. Le Français Renaud Van Ruymbeke, l'un des signataires de l'Appel de Genève, est sous le coup d'une procédure disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature, à propos de son attitude dans l'affaire des faux listings Clearstream. Qu'en pensez-vous ?

Je connais bien M. Van Ruymbeke. C'est un parfait honnête homme. Dans le cadre de son enquête sur les frégates de Taïwan, il a eu recours à une pratique admise en droit français (rencontrer un témoin hors procédure pour protéger son anonymat). J'ai du mal à comprendre qu'on puisse lui en faire grief.

 

Il est incroyable que la justice française mette autant de moyens pour enquêter sur une fausse liste de titulaires de comptes bancaires. C'est un fait divers qui relève de la diffamation devant un tribunal de police. Faire travailler à plein temps deux juges d'instruction, comme s'ils n'avaient rien d'autre à faire, et créer ainsi une ambiance détestable au sein du pôle financier, me paraît scandaleux. C'est un choix de politique criminelle douteux et cela ressemble à un écran de fumée.

 

En France, l'affaire des frégates de Taïwan - également instruite en Suisse - a en effet été classée, M. Van Ruymbeke se heurtant au secret-défense...

Cela montre que les priorités en matière de lutte contre la délinquance économique ne sont pas bien ciblées. Invoquer le secret-défense me semble injustifié et injustifiable. Ou alors c'est l'aveu qu'il n'y a pas de ventes d'armes sans corruption. Ou que la France considère que le commerce l'emporte sur le respect du code pénal. Il faudrait que le Parlement ait le courage de dire : la corruption est un crime, mais pas en matière de ventes d'armes !"

 
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Vendredi 25 janvier 2008
Le 19 mars 2008, la SVV Pierre Bergé & associés dispersera à Drouot la collection de livres et de manuscrits sur Napoléon Ier et l’Empire réunie depuis plus de trente ans par Dominique de Villepin.

En introduction à son ouvrage sur les Cent-Jours, Dominique de Villepin confesse : « Voilà bien des années que je poursuis les traces de l’aventure napoléonienne. A la course de l’enfant fasciné par l’illustre bicorne se sont ajoutés plus tard le sel des histoires vécues, l’interrogation sur le destin d’un homme, sur l’étrange alchimie de l’histoire et du mythe, sur les chemins et détours de la mémoire. » Car Dominique de Villepin n’a jamais dissocié politique et littérature : parallèlement à sa carrière au service de l’Etat, il a publié des essais remarqués. Sa saga impériale est en voie d’achèvement : après Les Cent-Jours ou l’Esprit de sacrifi ce en 2001 (Grand prix de la Fondation Napoléon et prix des Ambassadeurs) et Le Soleil noir de la puissance (2007), La Chute ou l’Empire impossible verra le jour dans le courant de l’année 2008.


Bibliothèque de lecture avant tout, la collection de Dominique de Villepin est aussi celle d’un bibliophile privilégiant les premières éditions, les tirages sur grand papier et les provenances. Elle témoigne d’un goût marqué pour les exemplaires de choix, le plus souvent en reliure du temps. Les exemplaires brochés, en condition originelle, ont été soigneusement protégés dans des emboîtages en demi-maroquin.


Outre les livres imprimés, Dominique de Villepin a rassemblé des pièces autographes, comme pour rendre plus sensible la présence de l’Empereur et des contemporains de marque : lettres signées de la griffe impériale, correspondances de ministres ou de maréchaux, etc. Parmi les pièces les plus singulières, on relève des lettres de l’Empereur à Cambacérès, Drouot et Eugène de Beauharnais, ainsi que de belles lettres de Lucien Bonaparte, Chateaubriand, Murat, Talleyrand…


Passionné par cet « âge de feu où politique et littérature ne faisaient qu’un », selon sa propre formule, Dominique de Villepin a voulu joindre aux écrits politiques et aux mémoires des principaux protagonistes, des oeuvres littéraires marquantes du temps : les romans Directoire de Fiévée – La Dot de Suzette ou Frédéric –, les livres de Mme de Staël – dont un exemplaire de De l’infl uence des passions annoté par Roederer –, la véritable édition originale d’Adolphe de Benjamin Constant imprimée à Londres en 1816, Le Génie du christianisme de Chateaubriand et jusqu’aux Mémoires d’outre-tombe, parus longtemps après la disparition de l’Empereur mais dont ils façonnèrent la légende.

 

Cette collection présente une réelle unité intellectuelle. Elle rassemble, d’une façon volontairement sélective, tous les grands textes qui ont marqué les contemporains et la postérité. Elle refl ète en cela la singularité d’un itinéraire où l’action publique se nourrit d’une réfl exion permanente sur l’histoire et la mémoire.

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Dimanche 20 janvier 2008

Par Marie-Laure DELORME
Le Journal du Dimanche

>> Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas d'animal politique qu'il s'agit, ni d'homme embourbé dans les méandres politico-judiciaires. Dominique de Villepin, ex-Premier ministre et nouvel avocat du barreau de Paris, se distingue par un nouvel écrit, Hôtel de l'insomnie. Une oeuvre réussie, où transparaît son goût du romantisme, incarné dans les poètes dont il se fait le laudateur.

Les tempêtes. Ceux qui ne l'aiment pas affirment qu'il les provoque; ceux qui l'aiment soulignent qu'il les affronte. On s'accordera à dire qu'il n'observe pas la grêle dévaster des champs de vie entière derrière une fenêtre à double vitrage. Dominique de Villepin, Premier ministre de la France de 2005 à 2007, ne sait pas vivre les bras croisés. Il est ainsi fait. Orgueilleux, singulier, excessif, tourmenté. La victoire l'exalte (comme tout le monde); la défaite l'exhorte (comme personne). C'est sa faille et sa force. Un goût du romantisme hors cadre. On sent bien qu'il accepterait d'être mis à terre mais uniquement par un désastre tombé du ciel. Il est entré dans le monde politique, certain de tutoyer grands hommes et hauts faits. Il a découvert avec fracas, à force de croiser valets et pantins dans les allées du pouvoir, que les êtres de chair et de sang se rencontraient avant tout en littérature. Il revient donc, aujourd'hui, avec Hôtel de l'insomnie. On n'y trouve aucun propos sur ses désastres (la dissolution de l'assemblée nationale en 1997), ses réussites (la baisse du chômage), ses échecs (la crise du CPE), ses gloires (le discours antiguerre à l'ONU en 2003), ses orages (l'affaire Clearstream). Mais, en même temps, tout est là. L'auteur du Soleil noir de la puissance (Perrin, 2007) y parle, à travers Borges, Bataille, Baudelaire, Pascal, Césaire, Kafka et beaucoup d'autres, de la littérature comme d'une poigne intérieure.

"Pour rester vivant, il faut se transformer"

Dominique de Villepin, assis dans son bureau du Centre de conférences internationales, converse avec les mains. Comme tous ceux dont une courtoisie d'adulte peine à éteindre une colère d'adolescent. Il évoque son lien fou et fort avec la littérature. "Je ne mets pas la beauté et le talent sur une étagère. Les grands auteurs sont au rendez-vous des moments importants de notre vie. J'ai écrit Hôtel de l'insomnie durant ma deuxième année d'exercice à Matignon, en début de nuit. C'est une année de questionnement. J'ai voulu établir une continuité humaine avec mon action d'homme politique. C'est-à-dire rester sur un travail de conscience. Je serais incapable d'écrire un livre d'anecdotes politiques pour distribuer les bons et les mauvais points. Je ne l'ai jamais fait; je ne le ferai jamais. Ce n'est pas mon rapport à la littérature. Hôtel de l'insomnie est un livre de nécessité. J'avais besoin de l'écrire pour être capable d'aller au jour suivant."

Hôtel de l'insomnie, bien loin du trop pompeux et trop fougueux Eloge des voleurs de feu (Gallimard, 2003), se révèle une réussite. Dominique de Villepin y raconte, à voix haussée et à voix cassée, des vies et des oeuvres d'écrivains soudées par le courage. Comment affronter la peur de soi et des autres dans un monde déchiré? Chacun des auteurs choisis aide à rester à vif. "Il faut être une conscience qui réfléchit et qui agit. Ne pas s'installer. Etre dans la prise de risque. Savoir dépasser les frontières dans lesquelles on est enfermés. Pour rester vivant, il faut se transformer. Je veux montrer, dans mes livres, comment un homme arrive à changer et comment, quand il ne peut plus changer, il dépérit. Le mauvais sort peut parfois être une bonne chose. Les épreuves permettent d'aller au bout de soi-même."

"La poésie est une manière de se désinstaller"

On croise sans surprise, dans Hôtel de l'insomnie, Rimbaud, Darwich, Artaud, Char. Les plus belles pages sont celles consacrées à Fernando Pessoa. L'auteur du Livre de l'intranquillité, aux multiples noms d'emprunt, incarnation de la "grandeur obscure". Dominique de Villepin, homme aux visages contrastés, complexes, contrariés, contradictoires, saisit avec fulgurance ce que c'est que d'avoir plusieurs personnalités en une seule. Une paix intérieure toujours au bord de la guerre extérieure. L'amour de la littérature aide à être mais pas forcément à faire.

Bruno Le Maire, ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin, raconte les années Matignon 2005-2007 dans Des hommes d'Etat (Grasset, 2008). Il y a cette scène où Nicolas Sarkozy (trop de son temps) somme, sur le mode humoristique, Dominique de Villepin (pas assez de son temps) de choisir entre la poésie et la politique. Ça sera la poésie parce que la beauté peut être l'affaire d'une vie entière. Dominique de Villepin nie, bien sûr, avoir à choisir entre les deux. "Je ne vis pas dans la nostalgie d'un ailleurs. Je veux vivre mon siècle et mon pays. La poésie est une manière de se désinstaller. Comment éviter, lorsque l'on est au pouvoir, d'être son propre objet d'ambition? La politique est pleine de miroirs. On devient vite prisonnier du regard des autres avec le risque de ne plus s'appartenir. Il faut se ressourcer. Etablir une pudeur, un silence, un mystère. On se retrouve sinon coupé de sa réalité: on n'est plus qu'un reflet."

Hôtel de l'insomnie ne contient aucun règlement de comptes. C'est presque pire. Le livre tout entier, par les auteurs vénérés, définit une conduite de vie. "J'ai été marqué, dès la cour de récréation, par tout ce qui touche à l'ironie et à la dérision. Je suis porté par le partage. J'ai choisi, dans Hôtel de l'insomnie, des êtres rugueux, ancrés dans la réalité, courageux, qui ne jouent pas avec les idées et les mots. Des êtres qui paient comptant."

"Je ne m'aime pas, je me suis assumé"

Dominique de Villepin y cite le télégramme de l'explorateur Jean Charcot envoyé à l'Académie des sciences: "Avions rêvé davantage. Avons fait du mieux possible." Hôtel de l'insomnie n'est pas un adieu à la politique. "On peut vivre de mille regrets. Mais j'ai poussé à l'extrême ce que je pouvais donner, j'ai eu la conscience tragique de l'action que je menais. La politique a des travers. Car parfois, pour atteindre un but, il faut prendre des chemins détournés." Dominique de Villepin, qui vient de prêter serment pour devenir avocat, se retrouve à un tournant de sa vie. Mais il donne l'impression de s'aimer beaucoup trop pour ne pas penser que seuls les autres ont tort. "Je ne m'aime pas. Je me suis construit à partir d'épreuves et de déchirures. Je me suis assumé, dès enfant, dans ma différence. On n'est pas tous pareils. Je peux paraître hautain parce que je ne me donne pas d'emblée. Mais, pour employer un mot que je déteste, je ne deale jamais. Je mets du poids dans ce que je fais."

On n'entend pas tout et le contraire de tout sur lui. Il se lie et se délie dans l'éclat. De la meilleure amie (la réalisatrice Danièle Thompson) au meilleur ennemi (le journaliste Franz-Olivier Giesbert). On dit Dominique de Villepin fidèle et rancunier. "Mes rancunes ne bronchent pas. Mais comment est-ce qu'on réinvente une relation avec quelqu'un, quand on a le sentiment d'avoir été trahi? C'est difficile mais pas impossible."

Hôtel de l'insomnie est écrit pour éloigner rancunes et amertumes. Dire son admiration (René Char); faire partager (Paul Celan). Dominique de Villepin jure ne pas (ne plus) avoir besoin de reconnaissance. "C'est un des fossés entre Nicolas Sarkozy et moi. Je lui ai dit, dès le premier jour, que je ne serai pas candidat. Il ne m'a pas cru. Il n'a jamais voulu comprendre que je ne voulais rien." Dominique de Villepin assure que l'on peut vivre une vie d'homme sans aucune gloire. "La discrétion est une qualité essentielle. Je regrette de ne pas avoir été plus discret par le passé." On ne sait s'il dit faux, s'il dit vrai, s'il a changé, s'il a encore changé. Il a découvert de nombreuses fois de petites plaquettes de poètes inconnus aux mots bouleversants. Il a vu de nombreuses fois des plaques de résistants morts pour la France dont on ne sait plus rien aujourd'hui. On passe sa vie sans laisser de trace et ça n'a aucune importance. Ça ne se joue pas comme ça. Dominique de Villepin dit que les raz de marée assumés et regardés bouleversent en profondeur un homme. On rencontre d'autres gens; on entend d'autres voix; on voit d'autres paysages. Car c'est uniquement ça qu'il ne faut pas: que la vie passe sans laisser de trace.

Hôtel de l'insomnie, de Dominique de Villepin. Plon. 200 pages, 19 euros (en vente le 30 janvier).
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Dimanche 20 janvier 2008

A la suite de notre article "Villepin avocat : parjure ou privilégié ?", paru le 10 janvier, Christian Charrière-Bournazel, Bâtonnier de Paris, nous fait parvenir, jeudi 17 janvier, ce droit de réponse.

Dans la rubrique Info Obs, sous la signature de Monsieur Airy Routier, vous avez publié le 13 janvier 2008 un article intitulé Villepin avocat : parjure ou privilégié ?

Dans cet article, l’auteur rappelle que dans la demande d’inscription signée par Monsieur de Villepin, figurerait une déclaration indiquant qu’il n’est notamment pas mis en examen.

Cette information est inexacte. Le formulaire d’inscription pré-imprimé prévoit en effet que si l’impétrant n’est pas en mesure de le signer, il doit expliquer au rapporteur la réalité de sa situation ce qui a été fait.

Le rapport présenté au Conseil de l’Ordre a fait état de la mise en examen de Monsieur de Villepin qui, par ailleurs, est de notoriété publique. La décision qui a été prise par le Conseil de l’Ordre l’a été en connaissance de cause et ne constitue pas une dérogation ou un privilège. Le Conseil de l’Ordre respecte la présomption d’innocence et apprécie souverainement les conditions tenant à la moralité du candidat à l’inscription.

Christian Charrière-Bournazel
Bâtonnier
Ordre des Avocats à la Cour de Paris
Source: nouvelobs
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Dimanche 13 janvier 2008

Par Jules Gheude, essayiste politique belge, auteur de « L’incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols)

 

 

Monsieur le Premier ministre,

 

 

J’ai lu, avec le plus grand intérêt, l’interview que vous avez accordée au journal « Le Soir », ce 11 janvier, et dans laquelle vous en appelez au sursaut politique pour sauver la Belgique, déclarant notamment : J’ai trop de respect pour votre pays pour penser qu’on puisse, d’un trait de plume, rayer l’identité belge. (…) L’histoire nous enseigne que l’Etat-nation est une réalité profonde. Mais nos Etats doivent s’inscrire dans des ensembles plus larges - et cela, c’est l’histoire de l’Europe.

 

 

A un journaliste qui lui demandait, en 1978, s’il aimait la Belgique, François Perin répondit : Je n’aime pas les Etats, ce sont des monstres nés de la violence. Dans « L’Œuvre au noir », Marguerite Yourcenar a cette magnifique formule : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats.

 

 

Il est un fait incontestable qu’en France, qui s’est constituée en plus de mille ans par la volonté politique, tant à travers de vives turbulences qu’avec l’assentiment pacifique des populations concernées, Nation et Etat coïncident. La République française étant animée par un esprit national commun - le fameux plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan -, son opinion est donc tentée de considérer l’Etat-Nation comme un phénomène universel.

 

 

La Chine ou le Russie se pensent comme de grands Etats. La France n’a aucune envie de se diviser, l’Allemagne n’a aucune envie de se fragmenter, dites-vous. Vous avez mille fois raison.

 

 

Mais contrairement à la France , à l’Allemagne,  aux Pays-Bas ou à l’Italie, la Belgique ne s’est pas faite d’elle-même. Pour reprendre votre propre expression, elle résulte d’un trait de plume, diplomatique. L’admirateur de Napoléon que vous êtes le sait d’ailleurs mieux que quiconque. La méfiance britannique envers la France était encore si vive quinze ans après Waterloo, qu’il fallut se résoudre à accorder à Palmerston ce territoire-tampon qu’il s’obstinait à réclamer. Talleyrand ne croyait d’ailleurs pas aux chances de viabilité de cette construction bâtie sur le hasard. Ne confiait-il pas en 1832 à la princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.

 

 

On préfère généralement le jugement simple de valeur à la connaissance réelle d’une évolution historique complexe. Aussi le citoyen français a-t-il tendance à réagir avec surprise, voire désapprobation, face au spectacle de la désagrégation  que lui offre aujourd’hui la Belgique. Telle est également votre attitude, en parlant de l’identité belge. Puisqu’il y a un Etat belge, il va nécessairement de soi qu’il y a une Nation belge. La réalité est toutefois bien différente.

 

 

Pour comprendre ce pays, il faut y avoir vécu trois siècles. La phrase est de Mark Eyskens, ancien Premier ministre belge, démocrate-chrétien flamand.

 

 

Faisons, si vous le permettez, un recul dans le temps, plus précisément au 16ème siècle. A cette époque, la population flamande est répartie en comté de Flandre et duché de Brabant, l’un et l’autre sous la couronne lointaine de Philippe II, roi d’Espagne.

 

 

Celui-ci entend bien ramener dans le giron de l’Eglise catholique ses territoires « d’en haut » (non seulement la Flandre et le Brabant, mais aussi la Zélande, la Hollande, …), largement acquis à la réforme calviniste et qui se sont soulevés contre son autorité. La répression sera cruelle. Siège des Etats généraux des révoltés, Anvers tombera en 1582. Ruiné par le désastre de l’Invincible Armada, expédition dirigée en 1588 contre Elisabeth Ier d’Angleterre, Philippe II doit renoncer à la reconquête de ses provinces au nord d’Anvers, lesquelles s’érigent en « Provinces-Unies », préfiguration des Pays-Bas actuels.

 

 

Les persécutions religieuses auront donc arrachés les Flamands à leur destin - Anvers aurait pu être la capitale des Pays-Bas. Tandis que la langue néerlandaise va pouvoir s’épanouir dans les « Provinces-Unies » indépendantes, grâce à la traduction de la Bible, la Flandre, poursuivie par la redoutable Inquisition , se morcelle en patois locaux.

 

 

Venons-en à présent à 1830, date de la création du Royaume indépendant de Belgique, dont le régime parlementaire, tout au long du 19ème siècle, sera l’œuvre d’une bourgeoisie exclusivement de langue française, tant au Nord qu’au Sud. L’Histoire, décidément, semble s’acharner contre le « Vlaamse mens » (l’être flamand), toujours réduit à l’état d’infériorité culturelle et sociale. Bien ficelé le scénario belge ? Voyons plutôt ce que publie le « Nederlands Kunstverbond » (Association culturelle néerlandaise) d’Anvers à l’occasion du 25ème anniversaire du Royaume :

 

 

Flamands,

 

 

(…) Depuis vingt-cinq ans, vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. (…) Depuis vingt-cinq ans, sous l’influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en œuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l’âme. Depuis vingt-cinq ans, vous êtes des étrangers sur votre propre sol. (...) Depuis vingt-cinq ans, le Wallon est l’enfant chéri et privilégié du gouvernement ; le Flamand, lui, est rejeté et méconnu.

 

 

1879. Le vent tourne en France. Aux efforts déployés par la dévote Eugénie de Montijo pour amener son époux, Napoléon III, à défendre la cause catholique à travers le monde, succède la graine de la laïcisation que Jules Ferry vient de planter. En Flandre, les « petits vicaires » s’agitent, bien décidés à tout entreprendre pour que la langue française - ce véhicule de la déchristianisation et de l’incroyance - ne vienne  contaminer la foi de leurs ouailles. A cette époque où les partis et les syndicats ne connaissent pas encore de structures bien établies, il ne faut surtout pas mésestimer le rôle socio-culturel joué par les paroisses. Et c’est ainsi que, lentement, le flamand va quitter sa coquille dialectale pour s’élever au niveau du « beschaafd nederlands » (le néerlandais pur et châtié).

 

 

Grâce aux efforts d’un Mouvement flamand de plus en plus structuré, la Flandre va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse sur l’échiquier politique. Dans sa fameuse « Lettre au Roi » de 1912, Jules Destrée peut ainsi écrire : (…) Au lendemain de 1830, l’équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (…) Je n’ai ni le loisir ni l’intention de faire l’historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d’en voir noté les raisons et reconnu le caractère légitime. (…) Successivement, les Flamands virent ainsi faire droit à leurs protestations ; moi-même, à certains jours, je fus parmi les artisans de cette justice. A l’heure présente, le mouvement, enivré de ses succès et de sa force populaire, a atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie. (…) Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme.

 

 

La Flandre , en effet, ne recula pas. Avec la flamandisation de l’Université de Gand, en 1930, et la législation linguistique de 1932, elle atteindra deux de ses buts prioritaires. Mais il lui reste encore bien des jalons à poser sur la voie de l’affranchissement et de l’autonomie. Elle pourra compter pour cela sur le sentiment très fort d’appartenance collective qui habite chacun de ses fils et chacune de ses filles, et qui transcende les frontières des partis politiques.

 

 

On ne peut évidemment pas aborder l’histoire du Mouvement flamand sans évoquer l’orientation collaborationniste durant les deux grands conflits  mondiaux. Le nombre de tentatives parlementaires qui furent faites ensuite pour obtenir l’amnistie, indique à quel point la Flandre ressentit comme une frustration extrême la répression qui frappa ceux et celles qui avaient soutenu l’occupant germanique dans l’espoir de voir leur région accéder plus rapidement à l’indépendance.

 

 

Fixation définitive de la frontière linguistique en 1962 - négation même de l’unitarisme - , expulsion des Wallons de l’Université de Louvain en 1968, autonomie culturelle en 1970, décret dit « de septembre » voté par le conseil culturel néerlandophone en 1973 et imposant l’usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises en Flandre, adoption des « matières personnalisables » en 1980 permettant d’encadrer les Flamands de Bruxelles du berceau à la tombe : il ne manque plus aujourd’hui que la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde pour que l’homogénéité linguistique flamande soit parfaite.

 

 

En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste influent du journal  « De Standaard », sous-titrait son ouvrage « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir.

 

 

Voilà bien où se situe l’explication de l’impasse politique dans laquelle se trouve la Belgique aujourd’hui. La Flandre s’est bel et bien érigée en Nation, avec tous les ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue. Or, il n’y a pas place, dans ce petit royaume, pour deux nations : la belge (mais a-t-elle vraiment jamais existé en dehors du mythe d’Albert Ier, le Roi Chevalier ?) et la flamande.

 

 

L’Etat belge est donc irrémédiablement condamné et toute tentative visant à approfondir la réforme de ses institutions ne peut se solder que par un échec.

 

 

Dans une récente « carte blanche » parue dans « Le Soir » et intitulée « Le choix de la France  », Willy Burgeon, président honoraire du Parlement wallon, écrit : La séparation est inscrite dans le ciel et la foudre va nous tomber dessus alors que nous n’avons même pas installé le paratonnerre.

 

 

Monsieur le Premier ministre,

 

 

Vous vous posez la question de savoir quelle serait la place d’un éventuel Etat Flamand. Je ne me fais aucun souci à cet égard. Un ambassadeur honoraire de France m’a un jour confié que si la Flandre devait s’ériger en Etat propre, la France serait le premier pays à la reconnaître sur le plan diplomatique. Mais mon inquiétude est vive quant au devenir de la Wallonie. Si les signes d’un redressement commencent  à apparaître, la région est encore loin de disposer des paramètres économiques qui lui permettraient de voler de ses propres ailes. Voilà pourquoi, et contrairement à vous, j’estime que la solution de la réunion à la France n’est nullement chimérique. Même langue, même culture, mêmes principes démocratiques : ne sommes-nous pas, après tout, des Français que les hasards de l’Histoire ont contraints d’évoluer en dehors de l’Hexagone ?

 

 

Au professeur Robert Liénard, doyen de l’Université de Louvain, qui était allé le rencontrer à la fin des années soixante, le général de Gaulle avait d’ailleurs déclaré : J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. (1)

 

 

En septembre dernier, le très sérieux magazine « The Economist » constatait que la Belgique avait accompli sa besogne (the job is done) et qu’elle n’était plus nécessaire. Et d’ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d’une France et de Pays-Bas élargis. On ne peut mieux dire !

 

 

Croyez, Monsieur le Premier ministre, en mes sentiments respectueux.

 

 

(1) Dans un courrier adressé, le 18 novembre 1986 à Lucien Outers, alors Délégué général de la Communauté française de Belgique à Paris, l’ancien ministre Alain Peyrefitte avait authentifié ces propos : La déclaration du général de Gaulle au doyen de Louvain ressemble à peu près textuellement à des entretiens que j’avais eus avec lui sur ce sujet.

 

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Mardi 8 janvier 2008
Villepin prête serment pour devenir avocat

(8/01/08 - 19h17) Le tout nouvel avocat qui va prêter serment demain mercredi 9 janvier devant le bâtonnier de Paris devrait faire sensation. L’ancien Premier ministre Dominique de Villepin va en effet endosser sa robe lors de la cérémonie solennelle qui se déroule chaque année dans les locaux de la première chambre de la Cour d'Appel de Paris. Dominique de Villepin devient avocat "sur dossier" aux vues de ses diplômes et de son expérience professionnelle, recommandé par deux de ses futurs confrères. Il s’est déjà inscrit, ce qui est obligatoire, dans un cabinet parisien. L’ancien Premier ministre souhaitait que cet engagement professionnel reste confidentiel. Il rejoint ainsi une profession qui a donné deux présidents à la France sous la Ve République : Francois Mitterrand et… Nicolas Sarkozy.
J-M.Pontaut : l'express

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Lundi 7 janvier 2008

Sarkozy, Chirac, Villepin - Secrets d'Etat
par Christophe Barbier

 Bruno Le Maire, ancien directeur du cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, livre une chronique superbe et édifiante des années 2005-2007. Extraits exclusifs.

Pourquoi chaque Premier ministre, au bout de six mois, plante-t-il un arbre dans le jardin de Matignon? Parce que cet endroit est un cimetière dont il faut ombrager les tombes, comme aux temps antiques. Cimetière d'ambitions brisées, d'espoirs volatilisés, d'efforts sincères, aussi, épuisés au service du pays. Des hommes d'Etat, dont L'Express publie des extraits exclusifs, est, de même, une marche funèbre, dont le pas lent et sobre suit le rythme implacable des jours. Conseiller de Dominique de Villepin depuis 2002, Bruno Le Maire fut son directeur de cabinet à la fin du quinquennat de Jacques Chirac. Infatigable voleur de temps, il arrache au surmenage de chaque journée les quelques moments nécessaires à la tenue de son journal, composant avec minutie un texte rare. Pavane pour les années 2005-2007, Des hommes d'Etat aurait pu s'orner de quelques sous-titres: «Grandeur et chute du présidentiable Villepin», «L'irrésistible ascension de Nicolas Sarkozy», «L'ultime défaite du président Chirac». De ces trois destins mêlés l'Histoire ne retiendra sans doute que la saga du vainqueur: Bruno Le Maire, lui, projette une lumière équitable sur chacun.

On contemple ainsi le crépuscule pathétique de Jacques Chirac, qui bâille aux réunions, érige l'indécision en gouvernance et semble pressé d'en finir avec l'imprévisible du pouvoir. On mesure aussi l'obsession élyséenne de Nicolas Sarkozy, qui éclaire jusqu'à certaines errances et impatiences d'aujourd'hui, tant le président doit se sentir missile sans cible. On suit enfin la saga de Dominique de Villepin, Premier ministre flamboyant, flambeur puis flambé, dont les rêves et les talents se fracassent sur les récifs du réel, et ce naufrage est si amer que le corsaire en perd même le goût de la politique. Ces trois hommes, qu'il juge «d'Etat», Bruno Le Maire les respecte. Son allégeance, sans conteste, échoit à Villepin, mais il ne dénonce aucune décadence chez Chirac, ne peignant qu'une sagesse fatiguée, et aucune veulerie chez Sarkozy, célébrant même sa franchise comme le lin blanc de sa détermination. Ils sont les personnages d'une histoire qui le dépasse, et qu'il nous restitue avec l'honnêteté du scribe.

Car la valeur de cet ouvrage est, d'abord, dans la précision du témoignage. L'auteur était là, discret et vigilant, en ces instants où la lutte est si intense qu'elle peut être calme, où la rage n'est plus nécessaire entre les rivaux. C'est un combat à mort, mais la fureur s'efface et le cède à la cruelle sincérité des sentiments, qui décoche, placide, ses traits venimeux: un mot, un adjectif, un sourire ou un soupir, et voici l'un qui tremble derrière son masque lisse, tandis que l'autre jubile sans ciller. Sous les ors de Matignon, une petite cuillère tinte contre une tasse, et c'est une forteresse qui s'écroule. Rien n'est sauvage, tout est suave, et à chaque ligne l'on contemple l'essentiel: le pouvoir, à la fois Graal, drogue et arène.

Esthète scrupuleux, Bruno Le Maire a gommé les embardées dégradantes, compréhensibles dans l'intensité du moment, mais graveleuses dans sa recension. Loin de le blâmer d'être ainsi un témoin retenu, il faut l'en remercier: il a débarrassé les faits de leur gangue d'anecdotes et de petites phrases, de ce fatras contingent qui fait le bonheur des échotiers sans mériter d'écho, pitance pour journalistes et non pour historiens. Véritable écrivain, il évite la sécheresse des verbatim et se promène au coeur de cette bataille élyséenne comme Fabrice del Dongo à Waterloo, mais un Waterloo qui serait la conclusion d'une longue guerre civile, où la droite post-gaullienne achève ses «entre-tueries».

Il est un dernier héros, caché sous les mots de cette chronique: le «collaborateur» du politique, au second plan sur les photos, en première ligne dans les batailles. Esclave de ses responsabilités plus que serviteur de l'Etat, il saccage ses bonheurs privés pour d'improbables miettes de gloire, accomplit son devoir pour que des titans puissent se déchirer à leur aise. Bruno Le Maire, peintre des ambitions, est aussi celui des vanités. Cela n'est pas son moindre mérite.

Sarkozy - La stratégie du rouleau compresseur

 Dans les deux ans qui précèdent la présidentielle, le patron de l'UMP ne laisse personne contrarier son ascension.

27 avril 2005 [Nicolas Sarkozy déjeune avec Dominique de Villepin, alors ministre de l'Intérieur, en présence de leurs deux proches collaborateurs,Claude Guéant et Bruno Le Maire.]
«Moi, tout le monde le sait, quoi qu'il arrive, je serai candidat en 2007. Cela fait trente ans, Dominique, trente ans que je me prépare à être président. Je suis prêt. En 2007, ce n'est pas une injure de dire ça, c'est la réalité, Jacques Chirac aura 75 ans. S'il arrive à convaincre les Français qu'il peut encore leur apporter quelque chose jusqu'à 80 ans, alors moi je dis, ce n'est pas seulement en 2007 qu'il faut l'élire, mais aussi en 2012 et jusqu'en 2020! Franchement, Dominique, ce n'est pas sérieux, non? Je vais vous dire ce que je pense pour le président: tout cela finira mal.» Il abaisse les paupières, ralentit le débit de sa voix. «Tout cela finira mal.»

14 juin 2005 [Dominique de Villepin a été nommé Premier ministre. Chaque mardi, petit déjeuner de la majorité.]
Ce matin, Nicolas Sarkozy ne se donne pas le mal de dissimuler son impatience. Il joue avec deux petites cuillères qu'il frotte l'une contre l'autre, écoute distraitement les remarques du Premier ministre, placé en face de lui, légèrement décalé. Au bout de dix minutes, il avance le bras à travers la table et prend la parole: «Ce qu'il faut bien voir, Dominique, c'est que la baisse du chômage, ça ne suffira pas aux Français. Ils vous sauront gré d'avoir voulu le faire baisser et, si vous y arrivez, ils vous sauront gré de l'avoir fait, mais ça ne suffira pas. Il faut leur raconter une histoire, aux Français. Qu'est-ce que vous allez leur raconter, comme histoire, en juillet, en août, en septembre, l'année prochaine?»

26 août 2005 [Le Premier ministre et son ministre de l'Intérieur ont pris l'habitude de déjeuner régulièrement ensemble, avec leurs deux conseillers.Dominique de Villepin suggère d'aller dans le jardin.]
«Je vous assure que ça va se lever, Nicolas.» Nicolas Sarkozy s'appuie sur l'épaule du Premier ministre: «Ah, mais il y a intérêt! Sinon on vire le type de l'office qui vous a dit que c'était possible! Et le directeur de Météo- France par la même occasion!» Il éclate de rire, un rire bref, communicatif, que je n'ai jamais vu se transformer vraiment en fou rire, plutôt une libération naturelle et brutale, comme un éternuement. (...)

De fil en aiguille, conscient qu'aucun des sujets de la conférence de presse n'intéresse vraiment son interlocuteur, même s'il tient à lui en parler, le Premier ministre en vient à 2007. Nicolas Sarkozy se redresse sur sa chaise: «Ne vous y trompez pas, Dominique, la présidentielle, j'irai. Quoi qu'il arrive, j'irai. Je sais que c'est l'Everest par la face nord, mais j'irai. Je ne renoncerai jamais. Personne ne m'arrêtera.» Il s'essuie la bouche avec sa serviette. «Alors j'aurai en face de moi Durand et Tartenelle.» Il repose sa serviette, esquisse un sourire, allonge le bras en direction de Dominique de Villepin. «Ou vous.» Il ramène son bras en arrière. «Ou je ne sais qui d'autre: peut-être Raffarin, peut-être Juppé, parce qu'ils y pensent tous, il ne faut pas croire, et même Juppé, je ne dis pas du jour où il rentrera en France, mais de la seconde, il y pensera - mais, je vous dis, j'irai de toute façon.» Inclinant la tête vers la nappe blanche, il ajoute lentement, en appuyant sur chaque mot et sur le ton de la confidence: «Je ne sais pas, d'ailleurs, pourquoi je suis aussi décidé, c'est un peu fou, c'est ma force.»

31 janvier 2006 [Au cours d'un déjeuner à Matignon, Nicolas Sarkozy s'enflamme.]
«Moi, je crois que ça déconne complètement. Je préférais quand le président ne s'occupait de rien. Maintenant, il s'occupe de tout. Et c'est des conneries! Le discours sur le nucléaire, moi je veux rien dire, bien sûr, mais c'est n'importe quoi! Alors maintenant on va aller bombarder Ben Laden avec la bombe? On va tuer 300 000 personnes dans un Etat juste parce que c'est un Etat terroriste? Mais ça tient pas la route! (...)» Lui qui, d'ordinaire, mange avec parcimonie, il se ressert, il dévore, il se concentre un instant sur la nourriture. Il voit les faiblesses du président. Il les mesure. Il peut faire mieux que lui, voilà la réalité, tout le confirme dans ce sentiment. Il a d'autres idées, d'autres projets, qui sont meilleurs, ou plus adaptés au temps présent. «C'est comme pour les institutions. Tout ça, c'est complètement dépassé! On ne peut pas avoir le président arbitre et le Premier ministre qui fait tout! Il faut que le président soit responsable. Moi, je vous dis, on a intérêt à s'occuper de ces questions. On a intérêt à montrer qu'on est prêt au changement.» (...)

«Même avec vos bons chiffres du chômage, Dominique, ça suffira pas, je veux pas être désagréable, hein? mais ça suffira pas. Regardez Jospin: une équipe de ministres excellente, des résultats. Bon, je suis pas jospiniste, mais quand même, tout ça, et même pas qualifié au second tour, même pas!» (...) «Donc je le dis: soit on propose un vrai changement, soit on sera, je dis pas vidés, mais balayés, Dominique, on sera balayés.Moi, j'ai des idées. Sur la justice, sur la défense, sur l'école: sur tout ça, il faut que ça bouge.»

9 mai 2006 [Petit déjeuner de la majorité à Matignon.Nicolas Sarkozy intervient.]
Il repose le petit pot de confiture, repousse sa tasse devant lui, il croise le regard de Dominique de Villepin. «Moi, je sais pas, la seule chose que je dis, c'est qu'il faut faire de la politique. Et pour faire de la politique, il faut cliver. On a le texte sur l'immigration: je dis pas qu'il est parfait, mais au moins on clive, les socialistes sont mal à l'aise. Et puis on a la prévention de la délinquance: je dis pas que c'est bien ou pas, la prévention de la délinquance, je dis que les Français attendent ça, ils veulent qu'on soit ferme, et ils voient que les socialistes sont mal à l'aise. Alors qu'est-ce qu'on attend? C'est que du bonheur, ça!»

13 juin 2006 [En présence de Bruno Le Maire et de Claude Guéant, Dominique de Villepin reçoit à déjeuner Nicolas Sarkozy, qui fait le point sur la situation politique.]
«Le Pen, en ce moment, il engrange. Il engrange un maximum. Moi, je dis jamais du mal des électeurs de Le Pen, jamais. Les électeurs de Le Pen, je dis toujours que c'est des victimes. Des victimes de quoi? J'en sais rien. Mais c'est des victimes. Pour nous, l'élection de 2007 se jouera sur les électeurs de Le Pen. On les prend, on gagne. On les prend pas, on perd.» Nous nous installons à table au fond du jardin. Nicolas Sarkozy poursuit avec un enthousiasme juvénile, il ne cache rien à un homme qu'il ne craint plus comme par le passé, il teste, il lance ses idées. «Moi, j'ai mon gouvernement. 15 personnes, pas plus. Je reprends Juppé, je donne une fonction à Balladur, je veux des personnes expérimentées, pas des jeunes, les jeunes, ils attendront. Et même des personnes de gauche: Valls, Bockel, Védrine, pourquoi je me priverais de leur compétence? Chirac, il croit qu'on fait une politique neuve avec des jeunes; moi, je crois qu'on fait une politique neuve avec des anciens. La rénovation, d'accord, mais, la rénovation, il faut pas être con, il y a une seule personne qui peut la porter. La rénovation, c'est moi.»

31 juillet 2006 [Nouveau déjeuner entre les quatre hommes. Nicolas Sarkozy prend la parole.]
«Maintenant, je vais être clair: quoi qu'il arrive, j'irai. Ce n'est pas intellectuel, c'est instinctif, c'est animal, c'est quelque chose d'animal, j'irai. Je porte ça en moi, je ne peux pas le dire autrement.» (...)

19 septembre 2006 [Après le petit déjeuner de la majorité, Dominique de Villepin entraîne dans son bureau Nicolas Sarkozy, qui est en colère.]
«Moi, je vous le dis, Dominique, si on me torpille dans mon camp, ça se passera mal. J'ai bien vu le président. J'ai vu. Pareil pour vous, d'ailleurs. Il ne vous a pas cité une seule fois. Il vous ignore. Moi, il cherche qu'une chose, que je m'énerve.» Il regarde fixement devant lui. «Je vais vous dire, je m'en passerais bien, de tout ça. Les attaques personnelles, moi je m'en fous, mais pour les enfants, pour la famille, c'est dur. Et les dîners à 1 000 euros le couvert, vous croyez que j'en ai pas marre? A faire la pute pour ramasser de l'argent. Tous ces cons!» Il se tait. Il continue de regarder fixement quelque chose sur la table basse devant lui, un livre, un objet d'art, le cendrier, un verre. A plusieurs reprises, il a dit que Céline était son auteur favori, parfois, du fond de son abattement, il en a les accents, qui lui donnent une humanité brutale et désenchantée.

23 novembre 2006 [Encore un déjeuner à quatre - une semaine avant que le président de l'UMP officialise sa candidature.]
Nicolas Sarkozy recule dans son siège, le dossier grince. «Bon, laissons tomber. Simplement, arrêtons de tourner autour du pot, Dominique: est-ce que vous serez candidat? - Ce n'est pas la question, Nicolas. - J'ai peur que si. - Moi, je n'ai qu'une ambition, c'est de bien faire mon travail de Premier ministre.» Nicolas Sarkozy insiste, il n'a pas la réponse qu'il attend, lui qui parle sans détour ne peut pas se satisfaire de ces subtilités, il prend un autre angle, comme un judoka change de prise pour déstabiliser son adversaire et le renverser. «Je vais vous dire, Dominique, je n'en crois pas un mot. Mais je veux ajouter autre chose, écoutez-moi bien: il n'y a pas de place en dehors de l'UMP. Si vous vous présentez en dehors de l'UMP, vous vous ramasserez méchamment, et personne ne comprendra votre choix.» (...) «Bien sûr, vous avez toute votre place dans le processus de l'UMP. D'ailleurs, c'est ce que j'aurais voulu: un mano a mano. Seul avec vous. - Ecoutez, Nicolas, non, franchement, je préfère rester en dehors de ce processus, faites- vous désigner, et à partir du 14 janvier on verra ce que je peux faire, pas avant. Je vous le dis en toute amitié.» Nicolas Sarkozy écarquille les yeux. «Dominique! Ce n'est pas ce que j'appelle de l'amitié! Vous ne pouvez pas rester là dans votre coin jusqu'au 14 janvier et dire: "Je verrai ensuite." On n'est pas dans un western! Avec vous dans le rôle du vautour, perché sur un arbre à attendre que je me plante!» Il balance la tête, lentement, son épaule gauche amorce un mouvement de rotation, il baisse le menton, il réfléchit un instant, il murmure, avec des accents sourds et syncopés de jazz. «Je suis seul. Je me suis fait seul. Je resterai seul, je serai seul dans cette bataille. Tous les autres, disparus. Même le président. Il croit me connaître, le président. Mais je le connais encore mieux. Il ne m'aura pas. Fini, le président, je suis libre. Je suis seul et libre.» Il plie sa serviette. Il s'essuie la bouche. «J'ai besoin de vous, Dominique.»

18 janvier 2007 [Nouveau déjeuner entre les quatre hommes]
Nicolas Sarkozy recule sa chaise, croise les jambes, pose une main sur son genou, avance l'autre. «Moi, j'ai fait du Mitterrand. J'ai bétonné à droite, maintenant, je me recentre. Mais j'ai vraiment bétonné. Il n'y a qu'à voir mon socle électoral, c'est du solide. Tout ça, c'est ancien. C'est comme lorsque je cognais sur le président: je pouvais cogner il y a quatre ans, aujourd'hui, je peux plus. Mais c'était bien de le faire il y a quatre ans, c'était ma liberté.» (...) «Moi, j'ai dit: il y a une crise morale en France et cette crise, c'est la crise du travail. Bon, je prétends pas que c'est génial, mais c'est un point de départ. Il y a autre chose: la France, c'est pas fini. C'est un thème qui marche bien aussi. Je l'ai vu à Charleville-Mézières, un beau déplacement. Lorsqu'on dit aux gens qui sont là-bas: la fonderie, l'industrie, Charleville-Mézières, c'est pas fini, ils accrochent, je vous garantis qu'ils accrochent, Dominique! - Il y a Rimbaud, aussi. - Rimbaud? - A Charleville- Mézières. - Oui, après, évidemment, Dominique, il faut voir si on fait de la poésie ou de la politique.»

13 février 2007 [Nicolas Sarkozy intervient pendant le petit déjeuner de la majorité.]
«Il faut aborder tous les sujets. Prenez les transsexuels.» Christian Poncelet, grave, muet, les mains croisées devant lui, hausse un sourcil, lève un doigt interrogateur. «Les? - Les transsexuels. Dimanche soir, je suis allé aux Bains-Douches: pour tout vous dire, c'était la première fois, j'ai pas trop l'habitude. En descendant l'escalier, je tombe sur une femme, je lui dis: "Bonjour, madame! " Elle me répond: "Pas madame! Monsieur! " Bon, on peut toujours considérer que c'est pas important, mais on a tort, il faut tout voir, tout écouter.» (...) «Vous avez vu Arlette Chabot? Avec Le Pen? Elle lui dit: "On ne vous a jamais dit que, jeune, vous ressembliez à Gabin? " A Gabin! Elle dit: "A Gabin! " Et moi, elle pourrait pas dire que je ressemble à Tom Cruise?» Tout le monde éclate de rire.

24 avril 2007 [Dernier déjeuner des quatre hommes, au surlendemain du premier tour de la présidentielle. Nicolas Sarkozy parle.]
«Pour le premier tour, ma stratégie était la bonne. Tout le monde a voulu me convaincre du contraire, Dominique, tout le monde, mais c'était la bonne stratégie.» Il plisse les yeux, sort des lunettes d'aviateur de la poche extérieure de sa veste, avant de les chausser il essuie les verres miroitants, gris mercure. Dominique de Villepin le regarde, sourit vaguement. «Ah! Voilà Tom Cruise! - Le Tom Cruise du pauvre, Dominique, le Tom Cruise du pauvre!» Ils poursuivent sur le deuxième tour, Nicolas Sarkozy retire ses lunettes, découvrant un regard clair qui ne trahit rien, que sa détermination à aller au bout de son projet avec une méticulosité, un acharnement et une conviction, dont aucun autre que lui ne serait capable. «Je vais y arriver. Après, je sais pas. Durer, ça ne m'intéresse pas, c'est faire qui m'intéresse.»

Chirac - L'ultime combat

 Les fins de règne sont toujours tristes. Le président se concentre sur ses deux derniers objectifs: contrer Nicolas Sarkozy et repousser la mort.

15 mars 2005 [Dominique de Villepin,ministre de l'Intérieur, s'entretient au téléphone avec Jacques Chirac.]
Le président parle lentement, avec une voix enrouée qui lui donne un ton rocailleux. Il résume la stratégie de Nicolas Sarkozy en quelques mots: imposer sa nomination comme Premier ministre. «Mais cela, Dominique, je vous le dis, cela n'arrivera jamais.» Sa remarque est sans appel, sans dureté particulière non plus, il dit cela sur le ton de l'évidence, comme un père décrétant que son fils ne sortira pas ce soir. «S'il y a une chose dont je suis sûr, c'est que jamais je ne nommerai Nicolas Sarkozy Premier ministre.»

23 septembre 2005 [L'éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union européenne crée une tension entre Jacques Chirac, qui y est favorable,et Nicolas Sarkozy,qui fait adopter à l'UMP un texte s'y opposant. Dominique de Villepin,devenu chef du gouvernement, prévient Jacques Chirac.]
Le président se fait répéter la formule, se tait un instant, répond: «Vous avez raison, ce n'est pas acceptable. Je vais appeler Nicolas Sarkozy. Je vais lui dire que j'ai lu son texte, qu'il n'est pas conforme avec les choix, ni avec les intérêts d'ailleurs, de la France, et que j'en tirerai toutes les conséquences le moment venu.» En fin de journée il rappelle, sur un ton martial: «Bien, Dominique, je viens d'avoir Nicolas au téléphone, je lui ai dit très calmement que le texte de sa motion était contraire non seulement à la position, mais aussi aux intérêts de la France. Je dois dire qu'il a été très petit garçon. Vraiment très petit garçon. Alors évidemment je ne vais pas le virer tout de suite. Ce serait trop tôt. Mais, à la première occasion, je le vire. Sa conduite n'est pas acceptable.» Une nouvelle fois, tout en donnant à sa voix une inflexion de regret, ou de déception, il conclut: «Ce n'est pas digne.»

22 octobre 2005 [Entretien habituel du samedi entre Jacques Chirac et son Premier ministre.]
«Vous allez comment, Dominique? - Très bien, monsieur le Président, je viens de faire 20 kilomètres, je vais très bien. - Et vous les faites comment, vos 20 kilomètres? - En courant, monsieur le Président. - Ah. En courant. Parfait. Mais vous savez que c'est très mauvais pour la santé?»

20 décembre 2005 [Après un entretien téléphonique avec le chef de l'Etat,Dominique de Villepin confie à Bruno Le Maire: ]
«Le président, vous savez, il se bat pour la vie, c'est la seule chose, la vie. Tout le reste, le pouvoir, le gouvernement, les élections, le parti, ça ne l'intéresse plus.»

8 janvier 2006 [Réunion à l'Elysée avec le président, qui parle le premier.]
«Il y a autre chose, je voudrais dire un mot là-dessus: la situation politique. L'opposition, je vous le dis, je l'observe attentivement, est incapable de gagner une élection.» Il insiste en inclinant la tête vers l'avant, les yeux plissés, la bouche raide, le doigt sévère. «Incapable. Donc nous gagnerons les présidentielles. Nous ne les gagnerons pas par mérite, nous les gagnerons par défaut.» La pendule posée sur le linteau de la cheminée sonne six heures. Il fait déjà nuit dehors. Le président se tait, il réfléchit à quelque chose de grave, il hésite, il sait que chacun autour de la table l'écoute attentivement. «Il y a Nicolas Sarkozy. Mais Nicolas Sarkozy ne sera pas élu, tout simplement parce qu'il n'a pas les qualités pour ça. Il ne fera jamais les 50,5 ou les 51% nécessaires. Quant à Mme Royal, Mme Royal ce n'est pas sérieux, elle réussit parce qu'elle ne dit rien sur rien, mais avec le sourire.»

[Villepin lui présente un contrat de travail spécifique pour les jeunes, le futur CPE. Jacques Chirac intervient.]
«Moi, ce qui m'inquiète dans votre truc, c'est la tuyauterie. Je peux vous l'assurer, pas un Français ne comprendra. Alors si cela crée des dizaines de milliers d'emplois dans les trois mois, très bien, mais sinon vous perdez sur les deux tableaux: vous excitez les syndicats, qui sont plutôt tranquilles, et vous ne réduisez même pas le chômage. Du haut de mon incompétence, et elle est incontestable dans ce domaine, je vous dis que vous faites ce que vous voulez, mais vous faites une connerie.»

7 avril 2006 [Réunion à l'Elysée. Jacques Chirac parle.]
Il voit que Dominique de Villepin ne l'écoute pas, il se penche en avant vers lui. «Je veux vous dire une chose: arrêtez de vous occuper de Nicolas Sarkozy. Je sais que vous êtes obsédé par Nicolas Sarkozy. N'y pensez pas. Cela n'a aucune importance. Il joue, laissez-le jouer.» Il dit plus doucement, sur un ton caverneux, comme replié sur un autre versant de l'histoire que nous vivons, si brève, si sombre, pour dialoguer avec des souvenirs que nous ne connaissons pas: «Je le dis d'autant plus que personne autour de cette table, je dis bien personne, n'a eu autant à souffrir de Nicolas Sarkozy que moi-même.»

10 juin 2006 [ Jacques Chirac téléphone de sa voiture à Dominique de Villepin.]
«Ah! Ce soir, j'en ai vraiment pardessus la tête! J'ai fait le match de foot, j'ai fait la Mutualité, j'ai fait une décoration, je vais aller me coucher.» Il éternue bruyamment. «En plus de ça, j'ai attrapé froid. Tout ça, Dominique, vous savez, c'est lassant.»

Villepin - Un métier impossible

31 mars 2006 [La crise du CPE s'achève dans la douleur pour le Premier ministre.]
Au déjeuner, Dominique de Villepin invite ses conseillers les plus proches, il sait que la partie est jouée et perdue. «Dans le fond, je suis né cinquante ans trop tard. Je n'aurais jamais dû faire ce métier.»

19 avril 2006
Ce n'est que maintenant, sur nos visages, dans nos esprits épuisés et abattus, que nous lisons les traces des mois de résistance pour rien. En partant retrouver le président, qu'il critique rarement, et toujours avec des mots qui, finalement, sonnent comme des excuses, Dominique de Villepin me dit: «Dans toute cette affaire, le président a été ambigu. Il ne sait pas ce qu'il veut. Il n'a jamais su ce qu'il voulait. Son seul but a toujours été la réélection: maintenant qu'il ne l'a plus, il ne sait pas quoi faire, il bute sur quelque chose qu'il ne comprend pas.»

25 avril 2006
Dominique de Villepin revient exaspéré de son entretien avec le président. «La jonction est faite: le président trouve Nicolas Sarkozy formidable. Il me critique, il critique mon entourage. Si dans deux mois je ne suis pas plus haut dans les sondages, il me remplace. Par MAM, par Sarkozy, par un proche de Sarkozy, n'importe. Il a peur. Il ne prendra aucun risque.»

14 septembre 2006 [Dominique de Villepin surprend ses collaborateurs en train de partager un repas.]
«Alors, on dîne? - Nous parlions de votre candidature l'année prochaine aux législatives. - Les législatives! Mais non! C'est une erreur de vouloir être député! Il faut s'occuper de la France, c'est la France qui ne va pas. La France est comme un verre fêlé. Il faut la réparer avec des attelles en fer, mais on se demande si les attelles ne vont pas casser le verre. Je vais vous dire: j'étais à Montargis il y a trois mois, un samedi, pour une visite privée avec Marie- Laure. Il était 1 h 30, la ville était déserte. Marie-Laure demande à une vieille femme s'il n'y aurait pas un restaurant ouvert dans le coin. Elle lui répond: "A cette heure, ça va être difficile." Et puis elle me regarde, elle dit: "Dites donc, il ressemble drôlement au Premier ministre votre mari! - C'est normal, c'est le Premier ministre." Vous savez ce qu'elle lui répond, la vieille femme: "Ah! Mais certainement pas! S'il était Premier ministre, il ne viendrait pas à Montargis un samedi à 1 h 30! " Et vous voulez que je sois député? De la distance, la France, pas le particulier, la France.»

27 octobre 2006 [ Jacques Chirac, depuis la Chine, ne défend pas son Premier ministre, empêtré dans l'affaire Clearstream.]
Dominique de Villepin entre abattu dans mon bureau. «Ce que le président m'a fait là, c'est une très mauvaise manière. Qu'est-ce que ça lui aurait coûté de faire rouler la balle? Depuis des années je le protège, je le défends. Et lui n'est même pas capable de dire une phrase pour moi?»

9 novembre 2006
Après le déjeuner, Dominique de Villepin s'affale dans le fauteuil de son bureau, allonge les jambes, croise les bras derrière la nuque. «Vous savez, je vous le dis à vous qui vous présentez à une élection, la vie politique, c'est se concentrer sur des choses qui n'en valent pas la peine. Mon erreur aura été de consacrer trop de temps à l'essentiel. Je n'ai plus le courage. Je n'ai plus l'envie.» Il regarde le plafond. «Ce que dit Sarkozy est intéressant. Dans le fond, nous aurons joué chacun le même rôle auprès du président, moi en gentil, lui en méchant. Et le résultat est le même.»

22 mars 2007 [Dominique de Villepin arrive à l'Elysée.Avant de sortir de la voiture, il se tourne vers Bruno Le Maire.]
«Je serai heureux de quitter tout ça. Si vous saviez comme je suis soulagé. La politique est un rétrécissement: toujours les mêmes personnes, les mêmes visages.» Il descend, monte quatre à quatre les marches du perron entre deux rangées de gardes républicains sabre au clair. «Et tous ces chapeaux à plume, ces uniformes, ces cérémonies, vraiment je n'en peux plus, c'est fini: ce n'est pas la vie.»

Comment se forme un gouvernement

Le Premier ministre lui propose un nom. Sa figure s'allonge: «Elle? Non! Franchement, non. Elle s'y connaît, mais c'est une emmerdeuse.» Sa fille Claude, assise au bout de la table, l'interrompt, avec fermeté: «Au moins, elle s'y connaît. Parce que le type que vous avez mis pour le moment, ce n'est tout simplement pas possible. On va encore penser que nous ne prenons pas l'environnement au sérieux.» Le président se tourne vers elle: «Qu'est-ce que tu dis, Claude? Ne parle pas dans la barbe que tu n'as pas, on n'entend pas ce que tu dis.» Elle répète, plus fort: «Je dis juste qu'il faut quelqu'un qui s'y connaît à l'Environnement!» Le président se redresse, se frotte les yeux: «Evidemment qu'il faut quelqu'un qui s'y connaît!» Il se replonge dans la liste, la parcourt rapidement: «Il faut aussi un radical. On n'a pas de radical, c'est un problème. Je vais appeler Rossinot.» (...) [Le président] prend sa tête entre ses mains et relit la liste dans un silence complet. Après quelques minutes: «Bizou, c'est qui Bizou? - Azouz Begag, monsieur le Président. Il sera auprès de moi, chargé de l'Egalité des chances, ministre délégué.» (...)

Le Premier ministre revient sur le ministre de l'Environnement: «Je vous assure, monsieur le Président, qu'elle est très douée, au moins elle fera bien son travail.» Le président lève les deux bras en l'air, s'exclame: «Mais je vous ai déjà dit que ce n'était pas possible! C'est une emmerdeuse! On va appeler Jean-Louis.» (...) Le téléphone sonne quelques instants après, le président décroche: «Jean-Louis? Dis-moi, Jean-Louis, on a un problème pour l'Environnement. Oui, un problème. Tu me confirmes bien qu'avec elle ce n'est pas possible? C'est ça, impossible. On est d'accord. Alors tu n'aurais pas quelqu'un par hasard? Une femme, évidemment. On n'a pas assez de femmes. Tu me rappelles?» (...)

Le Premier ministre soupire: «Quand je pense que nous avions une solution toute trouvée!» Le président fait mine de tendre l'oreille: «Qu'est-ce que vous dites, Dominique? Vous avez trouvé quelqu'un? Dites-le si vous avez trouvé quelqu'un!» La porte qui donne sur le bureau du secrétaire général s'ouvre doucement, Claude Chirac entre, elle s'avance vers le fauteuil du président et lui tend son portable, en glissant: «C'est Rossinot. - Ah! Très bien!» Il s'arc-boute contre le dossier du fauteuil, allonge son bras gauche sur l'accoudoir: «André? Oui, André, je voulais te dire que nous allions mettre Loos au gouvernement. Oui, Loos. Comment ça? Non, Hénart, ce n'est pas possible. (...) Eh bien pour la première fois en trente ans, nous aurons un différend politique, André. On ne peut pas toujours être d'accord. Tu as toute mon amitié, André.» Il cherche à éteindre le portable, appuie au hasard sur les touches, regarde l'objet avec amusement, le rend à sa fille et incline son buste vers Dominique de Villepin: «Je vais vous dire, Dominique, votre histoire de gouvernement à trente ministres, vous y tenez, on le fait, mais c'est une connerie. Vous allez amuser les journalistes pendant quinze jours et vous faire des ennemis pour dix ans.»

Source: L'express

par rezeid publié dans : Divers
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