Comment M. de Villepin a imposé, seul, le CPE

Publié le par blogvillepin@yahoo.fr

C'est dans son bureau de Matignon, tard dans la nuit, pendant le week-end du 15 janvier, entouré de quelques collaborateurs, que Dominique de Villepin a décidé de lancer la bataille du contrat première embauche (CPE). Ce contrat, il l'a voulu seul, contre l'avis de la plupart de ses ministres. "J'ai écouté, j'ai dialogué, j'ai rencontré, mais... à un moment donné, il faut décider (...) dans cette solitude-là", a expliqué le premier ministre, dimanche 5 février sur Europe 1.

 

La certitude qu'il devait mener cette bataille de l'emploi des jeunes en donnant un nouveau coup de canif dans le droit du travail, il l'a acquise entre le début du mois de décembre et la mi-janvier. Les ministres de la cohésion sociale et de l'emploi, Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, ont tenté, en vain, de l'en dissuader. Les partenaires sociaux n'ont pas été consultés, lui ont-ils dit en substance, et le gouvernement s'était engagé à évaluer d'abord les résultats du contrat nouvelles embauches (CNE), lancé en août 2005.

Le pôle social du gouvernement agite le spectre du contrat d'insertion professionnelle d'Edouard Balladur, qui, rebaptisé "smic jeunes" par l'opposition et les manifestants, avait dû être abandonné en 1994. Mercredi 11 janvier, en sortant d'une nouvelle réunion à Matignon, M. Larcher pense avoir convaincu le premier ministre d'opter pour un "contrat chapeau" qui offrirait des garanties aux jeunes d'un contrat de travail à l'autre.

Le pôle économique, lui, tire M. de Villepin dans l'autre sens : les ministres des finances et du budget, Thierry Breton et Jean-François Copé, ne sont pas convaincus par la nécessité d'un dispositif spécifiquement ciblé sur les jeunes. Ils suspectent le premier ministre de vouloir instaurer un contrat bénéficiant de nouveaux allégements de charges. Et tentent de le convaincre de s'engager dès maintenant dans l'extension du CNE aux entreprises de moins de 50 ou 100 salariés, comme le réclame le Medef. Les premiers succès du CNE (environ 280 000 contrats signés à la mi-janvier) plaident en leur faveur.

Mais le premier ministre se forge sa propre opinion. Il consulte des économistes et épluche les "remontées d'expérience" que l'ANPE lui a transmises après avoir reçu plus de 55 000 jeunes chômeurs. Et il assène deux statistiques à ses ministres : "23 % des jeunes sont au chômage et il faut de huit à onze ans à un jeune pour décrocher un CDI", un chiffre contesté de la Dares, la direction de la recherche du ministère de l'emploi. Et puisque le CNE marche, il demande à ses conseillers de l'adapter aux moins de 26 ans avec pour consigne... de bannir l'utilisation du sigle.

M. Borloo grommelle : la loi du 4 mai 2004, qui oblige à une négociation des partenaires sociaux avant toute législation en matière de droit du travail, n'a pas été respectée. Les syndicats sont furieux. Bercy se console : "Finalement on voulait l'élargissement du CNE, c'est, de fait, ce qu'il a fait...", dit un ministre. Le 16 janvier, M. de Villepin présente le CPE.

Dix jours plus tard en conseil des ministres, il prend la parole pour exiger la solidarité de toute son équipe. Désormais, l'ensemble du gouvernement doit faire bloc derrière lui. Et si depuis la présentation du projet de loi à l'Assemblée, le 31 janvier, M. Borloo laisse ses ministres délégués défendre le dossier, jeudi 2 février sur LCI, Nicolas Sarkozy assure, lui, que le CPE "est la seule solution possible".

A la veille de la mobilisation des syndicats d'étudiants et de salariés (dont SUD-Rail, qui a déposé un préavis de grève), Dominique de Villepin se prépare. Lundi 6 février, il s'est rendu à Sartrouville (Yvelines) pour défendre son projet de loi sur l'égalité des chances, dont les différents volets ont été occultés par l'amendement gouvernemental sur le CPE. Pour le premier ministre, il était temps de défendre son texte sur le terrain, au départ conçu comme une réponse à la crise des banlieues, avant que l'obstruction parlementaire de l'opposition, mais aussi les interventions longues et répétées de ses ministres, ne le conduisent, peut-être, à faire adopter le projet de loi sans débat, comme l'y autorise l'article 49.3 de la Constitution.

Mardi 7 février, la séance des questions au gouvernement l'obligera à s'exprimer au moment où les manifestants défileront. Peut-être y redira-t-il sa conviction, affirmée le 5 février, qu'"il n'y a jamais eu une proposition faite aux jeunes qui soit aussi avantageuse et protectrice" que le CPE. Avant cette journée-test, M. Copé résume ainsi l'état d'esprit général : "S'il y arrive, il aura démontré à sa majorité que la droite peut faire de la rupture sans en avoir l'air."

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