Villepin et l'anxiété sociale

Publié le par rezeid

S'il y a bien une chose que l'on ne peut pas reprocher à Dominique de Villepin, c'est de manquer de courage. Depuis qu'il a été nommé à Matignon en mai dernier, le Premier ministre n'élude pas les problèmes, il fonce dedans, avec une sorte de fringale jubilatoire : plus ça secoue, plus il en rajoute : la privatisation de Gaz de France après le contrat première embauche. « C'est un Premier ministre pour temps de guerre », disait de lui Alain Juppé. Bien vu. Toute la question est de savoir s'il peut sortir vainqueur de la tempête qu'il essuie, en y gagnant au passage quelques cicatrices fondatrices, ou si l'addition des difficultés actuelles - mauvaise conjoncture, mauvais climat social, mauvais sondages - vont le précipiter dans des abysses dont il ne se relèvera pas.

La toile de fond, disons-le franchement, n'est pas porteuse : la croissance reste en deçà des espérances et le chômage est reparti à la hausse. Il alimente les inquiétudes sur l'emploi qui n'ont en réalité jamais disparu, malgré les neuf mois de baisse consécutive qui avaient précédé le mauvais chiffre de janvier. « Les plus inquiets aujourd'hui restent les jeunes, les professions intermédiaires, les chômeurs et les sympathisants de gauche », indique, laconique, le baromètre mensuel Casino-TNS Sofres-« L'Hémicycle » publié au début de ce mois. Et puis il y a la grippe aviaire, cette pandémie mondiale pour ainsi dire tombée du ciel qui entretient, jour après jour, une angoisse de fond. Elle est d'autant plus prégnante que les pouvoirs publics, dans un souci de ne pas se laisser prendre en défaut, font jouer à plein le principe de précaution.

Sur cette toile de fond anxiogène, Dominique de Villepin agit, ce qui est en soi une bonne tactique : rien n'est plus mal jugé, dans nos sociétés médiatiques, que le politique qui se terre, paraît indifférent aux angoisses de ses concitoyens et impuissant à résoudre leurs problèmes. Or des problèmes, il en tombe à chaque minute et de tous les côtés, à preuve ces OPA hostiles venues de Grande-Bretagne (Mittal sur Arcelor) ou d'Italie (Enel sur Suez) qui contribuent elles aussi à alimenter le sentiment de précarité. C'est ainsi que l'on a vu le Premier ministre lancer le contrat première embauche pour combattre le chômage des jeunes, puis annoncer sur le perron de Matignon la fusion Suez-Gaz de France pour barrer la route à l'italien Enel, puis partir à la Réunion pour rassurer les victimes du chikungunya - y gagnant au passage une piqûre de moustique -, puis tenir une conférence de presse pour reconnaître que la période était rude. « Mais où trouve-t-il le temps de gouverner ? » s'interroge, non sans malice, le socialiste Henri Emmanuelli

Tel Chronos, Matignon dévore ses fils. Et l'accumulation des séquences défensives use les plus belles énergies. Jusqu'à présent Dominique de Villepin était fort parce qu'il maîtrisait son calendrier : il prenait des risques mais chaque obstacle surmonté lui donnait de l'élan pour rebondir : du contrat nouvelles embauches présenté durant l'été (pour les entreprises de moins de 20 salariés), il est passé au bouclier fiscal à l'automne (pour limiter la pression fiscale sur les contribuables les plus imposés) pour arriver au contrat première embauche à l'hiver (pour les jeunes de moins de 26 ans). Trois décisions qui portent sa marque personnelle et qui créent une vraie rupture par rapport aux politiques passées. La dynamique s'est brusquement enrayée parce que, d'une attitude offensive, Dominique de Villepin est passé à une posture défensive : son contrat première embauche n'a pas convaincu les Français : au lieu d'être accueilli comme une arme anti-précarité, il a été perçu comme le révélateur et l'accompagnateur de cette précarité. Au-delà des manifestations de jeunes qui, à ce jour, ont assez peu mobilisé et n'ont pas eu raison du projet de loi, un profond doute s'est installé dans l'opinion à un moment où d'autres sujets attisaient ses craintes : la grippe aviaire, les OPA, etc. Obligé de combattre sur tous les fronts à la fois, le Premier ministre est apparu pour la première fois sur la défensive, ne sachant plus s'il devait mettre en avant « l'exigence de l'action » ou « le devoir d'écoute », sa « détermination » ou sa « sérénité ». Sa conférence de presse, jeudi dernier, était révélatrice des contradictions qui le traversent.

Sur le fond aussi, le message s'est brouillé : d'un côté un gaullisme social fortement revendiqué et clairement assumé : le développement de la participation, le patriotisme économique, les champions nationaux, la politique industrielle, l'innovation ; de l'autre, un libéralisme brutal que rien ne laissait présager : qui aurait pu penser qu'au printemps 2006 un projet de loi atterrirait sur le bureau du Parlement pour privatiser Gaz de France, l'un des fleurons du service public ? Certainement pas Nicolas Sarkozy qui, voilà deux ans, lorsqu'il était ministre de l'Economie et des Finances, était péniblement parvenu, au terme de difficiles négociations avec les syndicats, à ramener la participation de l'Etat de 100 à 70 %. A la faveur des crises, Dominique de Villepin fait tomber les tabous. Il privatise Gaz de France pour mieux sauver Suez, en espérant que la CGT, la tête toute retournée, n'y trouvera pas trop à redire, mais cette politique à la hussarde a un coût : elle suscite des craintes, elle devient elle-même anxiogène dans une société qui l'est déjà beaucoup trop. « La parole du gouvernement n'a plus aucun crédit », a lancé dimanche François Hollande, le premier secrétaire du PS. Et c'est toute l'astuce de la gauche et des syndicats, éparpillés en de multiples chapelles, que d'avoir compris qu'au moment où le Premier ministre devenait moins lisible, ils se devaient, au contraire, de jouer la simplification et de concentrer le tir sur un seul thème : non à la précarité. C'est le grand mot d'ordre des manifestations d'aujourd'hui, celui qui unit le jeune hostile au contrat première embauche, le gazier, l'électricien ou le cheminot hostiles à la privatisation. Alliance de la carpe et du lapin, mais qui peut produire un effet aussi dévastateur que les manifestations de mars 2005 qui, voici un an, avaient précédé le référendum sur le Traité constitutionnel européen. La gauche et les syndicats étaient alors parvenus à donner le « la » à la campagne : elle ne serait pas institutionnelle mais sociale, axée sur l'anti-libéralisme et l'anti-mondialisation, et elle viendrait s'alimenter de toutes sortes de craintes qui continuent de travailler en profondeur la société française. Aujourd'hui, le grand risque qu'encourt Dominique de Villepin est de se voir scotcher sur le veston l'étiquette du libéral anxiogène, ce qui, sur l'échiquier politique français, fait figure d'épouvantail absolu.

Pour échapper au piège, il y a bien un moyen radical : engranger rapidement des résultats pour démontrer que le pragmatisme villepinien se joue des critiques idéologiques. Mais la mauvaise conjoncture, couplée au doute qui s'est emparé des Français, ne facilite pas la tâche du Premier ministre qui a très peu de temps pour réussir.

Publié dans dominiquedevillepin

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