Villepin, la foi en son destin

Publié le par rezeid

C'était il y a quatre ans, juste après le premier tour de l'élection présidentielle. Jean-Marie Le Pen s'était qualifié pour le second tour, provoquant un choc dans le pays, mais aussi une certitude : face à la menace du Front national, Jacques Chirac était désormais assuré d'être réélu. A droite, il fallait donc, déjà, préparer la suite.

 


Dominique de Villepin invita à déjeuner Jean-Pierre Raffarin, au restaurant Lapérouse, un de ces beaux établissements sur les quais de la Seine. Le premier était secrétaire général de l'Elysée. Le second, président de la région Poitou-Charentes, n'était encore qu'un compagnon de route des chiraquiens. Personne, en ce début de printemps 2002, ne l'imaginait avec certitude premier ministre, sauf... Villepin. Le secrétaire général parla sans ambages à son invité. "Ce sera toi qui iras d'abord à Matignon, asséna-t-il. Ensuite, ce sera moi..." Villepin ne s'attarda pas, ce jour-là, sur la signification de cet "ensuite" pour son interlocuteur. Il n'évoqua pas l'usure implacable que provoque la fonction la plus exposée de la Ve République. L'impopularité presque mécanique. Ces mouvements sociaux, dont il fait aujourd'hui lui-même l'expérience, avec des milliers de jeunes qui manifestent contre son CPE. Et toutes ces vérités dont Jacques Chirac lui rebattait les oreilles depuis des années : "C'est le poste le plus épouvantable en politique", "on n'y a jamais le temps de penser" et, dans une de ces formules qui ont fait la légende chiraquienne, "à Matignon, les emmerdements volent en escadrille"...

Tout se passa pourtant exactement comme annoncé. Jean-Pierre Raffarin fut nommé à Matignon quelques jours plus tard. S'y usa en trois ans. Et laissa la place à Dominique de Villepin. D'où ce dernier avait-il donc tenu ce scénario ? D'une promesse du président de la République ? D'une croyance forcenée en son propre destin ? De la connaissance intime de ses rivaux pour le poste ? Ou bien de sa certitude que lui, l'homme de confiance, parviendrait à imposer comme une évidence sa nomination au chef de l'Etat ?

Neuf mois ont passé depuis son installation à Matignon. En bras de chemise dans son bureau entièrement redécoré des statues africaines et des tableaux d'art contemporain qui le suivent depuis plusieurs années, l'élégant premier ministre cherche ce qu'il pourrait dire sans déflorer tout à fait les secrets de l'histoire.

"Ces choses-là ne sont jamais dites à l'avance, et le président ne m'a parlé de Matignon que quelques semaines avant de m'y nommer, affirme-t-il enfin, mais on peut analyser les circonstances et observer les tempéraments. Admettons que c'est ce que j'ai fait."

Depuis treize ans qu'il est dans les cercles étroits du pouvoir, Villepin a vu quatre premiers ministres se débattre à ce poste. Edouard Balladur, Alain Juppé, Lionel Jospin et Jean-Pierre Raffarin. Peu de chose lui a échappé de leurs difficultés politiques ou personnelles, de leurs rapports complexes avec l'Elysée, du choc de leurs ambitions avec les aléas de l'opinion. Il parle de ses prédécesseurs comme le ferait un expert en management. Mais sa conception de Matignon est aussi la somme de leurs expériences.

De son ami d'autrefois, Alain Juppé, il a en tout cas gardé cette vision centralisatrice du pouvoir qu'ils avaient élaborée ensemble, en 1995. Ses ministres existent à peine - exception faite de Nicolas Sarkozy - et s'en plaignent parfois. Toutes les annonces lui reviennent. Il les laisse souvent seuls lui déblayer le terrain. Aucun ne peut se permettre - exception faite, encore, de Nicolas Sarkozy - d'émettre la moindre réserve à l'extérieur, sous peine d'être durement rappelé à l'ordre. Si on le lui dit, il balaie la comparaison d'un revers de main. Il sait ce que certains députés ont longtemps soufflé dans son dos : "Villepin ? c'est Juppé avec des cheveux !" Mais, au détour de la conversation, il clôt la comparaison clairement : "Je ne serai pas un premier ministre droit dans ses bottes qui n'écoute personne !"

C'est à la fois vrai et faux. A l'intérieur de Matignon, les débats sont effectivement très libres. Certes, le premier ministre peut renvoyer dans les cordes n'importe lequel de ses conseillers, mais chacun peut donner son avis sans difficulté. Villepin se fiche éperdument des convenances, il peut même apprécier qu'on lui résiste. C'est si rare... Cette liberté-là s'exerce pourtant en vase clos. Ou plutôt hors des relais classiques de la concertation. Les syndicats ont en effet appris en regardant Dominique de Villepin, le 7 novembre sur TF1, son choix de permettre aux jeunes d'entrer en apprentissage dès 14 ans.

Dans l'affaire du CPE, ce fameux contrat destiné aux moins de 26 ans, le premier ministre a mis pareillement les partenaires sociaux devant le fait accompli. La loi du 4 mai 2004 oblige pourtant à une négociation avec les syndicats avant toute modification législative en matière de droit du travail, et Jacques Chirac a toujours fait du "dialogue social" le leitmotiv de ses mandats. Mais Villepin juge que l'émiettement des syndicats français leur a ôté beaucoup de force et de légitimité. Il y a donc bien eu des réunions, des coups de fil, des déjeuners du conseiller social de Matignon, Louis-Charles Viossat, avec le patron de FO, Jean-Claude Mailly, celui de la CGT, Bernard Thibault, ou de la CFDT, François Chérèque. Mais jamais un mot ne leur a été dit du CPE. "Ce n'est que le dimanche 15 janvier, raconte le secrétaire général de la CFDT, que Villepin m'a expliqué tranquillement que, le lendemain, il annoncerait le CPE. J'ai eu beau le mettre en garde, lui affirmer que nous ne laisserions pas les jeunes seuls dans la rue, les choses étaient déjà bouclées."

Même chose pour la fusion Suez-GDF. Chérèque raconte encore : "Le samedi soir, en sortant d'un match de rugby, j'ai appris la nouvelle à la radio. Quelques minutes plus tard, Matignon m'appelait pour me l'annoncer. Je leur ai fait remarquer : décidément, vous n'êtes pas guéris..."

C'est que Villepin considère que le temps presse. Et qu'il peut s'adresser directement aux Français. Arrivé à Matignon au lendemain du non à la Constitution européenne, il juge que la fusion Suez-GDF, qu'il a montée comme un Blitzkrieg avec son ministre de l'économie, Thierry Breton, répond à l'une des angoisses qui se sont exprimées sur l'Europe. "Le patriotisme social n'est pas du protectionnisme, jure-t-il, mais nous devons nous organiser dans une Europe qui privilégie le droit à la concurrence, alors qu'il faudrait créer de grands groupes européens." Et puis les élections successives n'ont-elles pas montré que les citoyens se défient désormais des élites, des médias, des élus ? On évoque les syndicats qui regimbent ? Il rétorque : "Il faut se concerter en marchant. Nous n'avons plus le temps d'attendre six mois une décision politique. Et puis que me propose-t-on comme alternative ? Rien ! Parce qu'on n'a rien fait depuis trente ans pour les jeunes et que je suis le seul à proposer une solution !"

source: www.lemonde.fr

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