CPE : Dominique de Villepin veut tenir face aux manifestants

Publié le par rezeid

Combien faut-il de manifestants dans la rue pour qu'un gouvernement renonce à un projet ? A quel moment décide-t-il de reculer devant ceux que Raymond Barre appelait, avec un peu de mépris, "les porteurs de pancarte" ? Jusqu'ici, Dominique de Villepin campe sur sa position pour défendre le contrat première embauche (CPE), allant jusqu'à utiliser l'article 49-3 pour passer en force à l'Assemblée nationale. Et pourtant, dans la majorité, plane depuis des jours, la hantise du CIP - le "smic-jeunes" qui avait fait plonger Edouard Balladur en 1994, à un an de l'élection présidentielle.

 

Aujourd'hui, l'optimisme est plutôt du côté des organisateurs des manifestations du 7 mars, qui attendaient une forte mobilisation, encouragée par une opposition combative. Les sondages, montrant une opinion de plus en plus critique sur le CPE, sont arrivés en renfort : 77 % des 18-25 ans et 62 % des Français estiment que le dispositif va accroître la précarité des jeunes, selon une enquête de l'IFOP réalisée les 3 et 4 mars auprès de 950 personnes et publiée le 7 mars par L'Alsace. Pour le baromètre BVA-BFM-Les Echos, rendu public le même jour, 65 % des 1 007 personnes interrogées les 3 et 4 mars, estiment que le mouvement anti-CPE est " plutôt" ou "tout à fait justifié". La cote de popularité du premier ministre dévisse en proportion.

Pour autant, le gouvernement ne veut montrer aucun signe de faiblesse et accélère le calendrier. Mardi 7 mars, il devait annoncer qu'un vote solennel sur le projet de loi pour l'égalité des chances, contenant le CPE, aurait lieu dès le lendemain, sitôt connues les conclusions de la commission mixte paritaire. Ce vote a été demandé par le président du groupe PS, Jean-Marc Ayrault, pour rendre plus visible encore l'engagement de la droite sur un projet rejeté par l'opinion.

A droite, justement, certains députés s'inquiètent du climat social. Cela commence souvent comme cela, témoignent ceux qui ont vécu les reculades de plusieurs gouvernements. "La première alerte, ce sont les parlementaires" insiste Jean-Christophe Cambadélis (PS, Paris). "On est toujours soutenu sur le plan des principes à Paris et dès que les élus retournent dans leur circonscription, c'est la débandade", affirme l'ancien ministre de l'éducation, Xavier Darcos. Surtout sur un sujet sensible comme l'emploi des jeunes, qui met aux prises les élus avec les familles. Les reproches pleuvent alors sur le gouvernement, qui ne s'est " pas montré assez pédagogue" ou " trop arrogant". Un classique.

M. Cambadélis, qui a vécu, en 1998, comme numéro deux du PS, le recul du gouvernement Jospin sur le mouvement des chômeurs, théorise les cinq phases qui mènent au renoncement : "La première consiste à dire "on s'est mal expliqués", la deuxième passe par les manifestations. La troisième, c'est "l'opposition n'a rien à proposer"." Plus délicate est la quatrième phase qui consiste à tenter de jouer l'opinion publique contre les casseurs des manifs. C'est le " syndrome du 30 mai 1968", explique l'ancien leader étudiant, qui ajoute : " Après cela la cinquième phase s'impose, on retire le projet."

C'est ce qu'a fini par faire Edouard Balladur, qui garde un souvenir douloureux de l'épisode CIP. "Soudain, tout allait mal", raconte l'ancien premier ministre dans son livre de mémoires Deux ans à Matignon (Plon). L'un de ses anciens conseillers, Bernard Brigouleix, assure que la stratégie du ministre de l'intérieur de l'époque, Charles Pasqua - ne pas réprimer fermement les casseurs - avait échoué : "Il ne suffit pas de laisser ses adversaires se rendre ostensiblement odieux pour avoir raison contre l'opinion", écrit-il dans son Histoire secrète des années Balladur (Albin Michel). Sans compter, ajoute-t-il, le rôle du président de l'Assemblée, Philippe Séguin, qui, ayant choisi Jacques Chirac contre Edouard Balladur, "s'emploie à fouailler la plaie du gouvernement sur l'emploi des jeunes". L'affaire a laissé des traces. M. Balladur, bien qu'ayant renoncé à son projet, a perdu avec le CIP l'électorat des jeunes, qui lui a fait défaut pour la présidentielle, mais qui a si bien réussi à Jacques Chirac.

La pression de la rue, en tout cas, est déterminante. Un million de personnes dans la rue en janvier 1994 pour défendre l'enseignement public avait obligé M. Balladur et François Bayrou à renoncer à modifier la loi Falloux. "Le million ! Le million !", c'est aussi le chiffre mythique que clamaient les manifestants de décembre 1995 opposés à la réforme de la Sécurité sociale proposée par Alain Juppé. Ils avaient appelé cela le "Juppéthon".

L'ancien premier ministre avait fini par retirer une partie de sa réforme sur les retraites. "Il eut fallu tenir !", regrette encore un juppéiste. Mais Jacques Chirac, comme le lui reproche une partie de sa majorité, cède souvent devant la rue. Il est vrai que le candidat malheureux à la présidentielle de 1988, payait pour partie le mouvement étudiant de 1986 contre la réforme Devaquet qui s'était terminé par la mort de Malik Oussekine. Lionel Jospin, confronté à la rue, avec le mouvement des chômeurs ou celui des enseignants mis en ébullition par Claude Allègre, avait, lui, une obsession : "trouver les mots" pour habiller la défaite.

source: www.lemonde.fr

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