Quatre scénarios de sortie de crise

Publié le par rezeid

Après les manifestations de samedi 18 mars, l'opposition au CPE se poursuit. Les syndicats ont demandé solennellement au président de la République de retirer le texte......

Rémy Jouan, de la CFDT, et Julie Coudry, présidente de la Confédération étudiante lors d’une conférence de presse samedi 18 mars à Paris (photo Ayissi/AFP).

Comment sortir de la crise ? La question est plus que jamais d’actualité, après l’importante mobilisation contre le contrat première embauche (CPE) qui a eu lieu samedi 18 mars, à Paris et dans les grandes villes à l’appel de nombreux syndicats de salariés (CGT, CFDT, FO, CFTC, CFE-CGC, FSU, Solidaires, Unsa) et d’étudiants ou lycéens (Unef, FIDL, UNL) avec le soutien de l’association de parents d’élèves FCPE et des partis de gauche.

Fortes de ce qu’elles estiment être « un succès », les organisations syndicales se sont réunies dès samedi soir et ont averti le gouvernement qu’elles sont prêtes à lancer « un mot d’ordre de grève unitaire » si le CPE n’est pas retiré «dans les quarante-huit heures». Cette pression – les syndicats se réunissent de nouveau ce soir – contribue à mettre un peu plus au pied du mur non seulement le premier ministre, mais aussi le président de la République. Quatre scénarios s’offrent désormais à eux.

1. Premier scénario : Dominique de Villepin veut imposer le CPE

C’est la technique du passage en force. Elle est très risquée, à cause des nouvelles manifestations qu’elle peut entraîner, du mécontentement qui s’amplifie dans la jeunesse (après les universités, de plus en plus de lycées sont bloqués) et des conséquences économiques désastreuses pour le pays que pourrait avoir une grève générale. Mais l’obstination du pouvoir exécutif n’est pas à exclure. Le premier ministre avait d’ailleurs prévenu, dimanche 12 mars sur TF1, que « le CPE s’appliquera ». Que peut-il inventer maintenant sans se déjuger ? Cela semble être le problème.

Malgré la pression de la rue et l’ultimatum des syndicats, le chef du gouvernement semblait, toujours, ce week-end, exclure de suspendre le CPE. Selon son entourage, s’il est resté silencieux, il a suivi de près les manifestations de samedi, qu’il a voulu considérer comme « le pic » de la mobilisation anti-CPE. «On n’est pas sur la ligne du retrait», affirmait-on, dimanche 19 mars dans la matinée, à Matignon.

Dominique de Villepin a engagé, depuis le début, une course contre la montre. Il sait qu’on peut mobiliser encore plus lors des manifestations à Paris (800 000 manifestants pour l’école libre à Paris le 24 juin 1984, 350 000 samedi 18 mars contre le CPE). Il sait aussi que les vacances de Pâques commencent bientôt (le 8 avril en région parisienne). Au final, il ferait un pari sur le « pourrissement » de la contestation. Un calcul osé, puisque, avec l’appui des partis de gauche, les leaders syndicaux ont averti, à l’instar de Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, que « très clairement, ce qui est attendu, c’est le retrait ».

2. Deuxième scénario : Villepin propose des aménagements

Cette perspective est tout à fait plausible et il n’est pas impossible que Matignon prenne une initiative dans ce sens lundi 20 mars ou dans les jours qui viennent. Le premier ministre a d’ailleurs répété, lors de ses diverses interventions publiques, que des « améliorations » sont envisageables «conformément à la loi». Les deux points les plus contestés du CPE (la non-justification de la rupture du contrat et la durée de deux ans de la période contractuelle) pourraient ainsi être amendés.

Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, a ainsi, pour sa part, rappelé qu’avec le CPE, « le problème de fond, c’est la période d’essai de deux ans et l’absence de motif de licenciement qui sont ressenties comme du mépris par les salariés ». Mais il est peu vraisemblable que ces évolutions soient entérinées avec l’aval des partenaires sociaux. De fait, si le chef du gouvernement s’est dit «prêt au dialogue» dans le cadre de la loi, les syndicats, toujours par la voix de Bernard Thibault, ont prévenu qu’il n’y aura « en aucun cas des discussions » pour mettre en œuvre le CPE.

3. Troisième scénario : Jacques Chirac suspend l’application du CPE

C’est, dans la situation actuelle, un scénario probable. En présence de risques majeurs pour l’ordre public et d’un « dialogue de sourds » persistant entre Matignon et les syndicats, l’initiative de débloquer la situation revient naturellement au président de la République. Ce dernier s’est préparé à cette éventualité comme l’attestent ses deux interventions publiques de la semaine dernière par lesquelles il a appelé de ses vœux une solution par « le dialogue social ».

Comme, en l’espèce, la négociation n’est acceptable par les syndicats que si le CPE est retiré, celui-ci serait finalement suspendu pour une durée de six mois. Le délai serait mis à profit pour ouvrir le dialogue social sur le CPE en particulier, et sur l’emploi des jeunes en général. Pour que ce moratoire soit effectif, il suffit, comme le suggère Dominique Paillé, député UMP des Deux-Sèvres proche de Nicolas Sarkozy, que le chef de l’État ne signe pas immédiatement le décret d’application de la disposition législative créant le CPE.

Après le moratoire, et toujours à la demande de Jacques Chirac, une seconde lecture aurait lieu au Parlement, permettant d’inscrire dans la loi les ajustements négociés avec les partenaires sociaux. Cette issue, pour laquelle plaide le président de l’UDF François Bayrou, relève d’une stratégie plutôt subtile, mais le président de la République a montré, notamment sur la question de la colonisation et du porte-avions Charles-de-Gaulle, qu’il pouvait jouer fin en tout dernier ressort.

4. Quatrième scénario : le Conseil constitutionnel arbitre

Comme le montre aussi la ligne suivie par l’Élysée sur les dossiers de la colonisation et du Charles-de-Gaulle, Jacques Chirac pourrait miser sur l’avis des experts. Concernant le CPE, l’expert est le Conseil constitutionnel, saisi voilà une semaine par les parlementaires socialistes. Le gouvernement n’ayant apparemment pas réclamé une procédure en urgence (délai d’une semaine), la juridiction suprême doit rendre sa décision dans trois semaines. Ce laps de temps permet à l’Élysée d’ajuster sa stratégie, mais offre aussi des prolongations à la contestation. En outre, le Conseil constitutionnel a pour mission de se baser sur le droit et non pas sur les contingences politiques.

Cette institution est présidée par le gaulliste Pierre Mazeaud, juriste pointilleux et esprit volontiers indépendant, et comprend en outre huit « sages » connus pour leur rigueur juridique. Rien ne dit, pour l’instant, que le Conseil pourrait avaliser en bloc la disposition du CPE. Pour le président de la République, il apparaît donc, en réalité, plus confortable de décider un moratoire sans attendre le verdict des «sages». Mais un moratoire ne serait-il pas, d’une certaine manière, une façon de botter en touche car il ne ferait que reporter le problème. La sortie de crise est, assurément, délicate pour l’exécutif.

Antoine FOUCHET

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Repères

Les jeunes et l’emploi

Le chômage touche 22,8 % des moins de 25 ans, contre 8,7 % de la tranche d’âge 25-49 ans, selon les dernières statistiques du ministère de l’emploi. Pour les jeunes, le chiffre est néanmoins à manier avec précaution, car il ne tient pas compte de ceux qui sont encore étudiants, et qui ne sont donc pas encore à la recherche d’un travail. Aujourd’hui, les deux tiers des 15-24 ans sont encore sur les bancs du lycée ou de l’université.

La situation des jeunes sur le marché du travail reste précaire, souligne l’Insee, dans une étude publiée fin janvier et intitulée L’insertion des jeunes sur le marché du travail en 2002 et 2004. Ainsi, 28 % des jeunes qui étaient actifs en 2003 ont traversé une période sans emploi durant l’année qui a suivi, contre 4 % des 30-49 ans. Pour l’ensemble des actifs, cette proportion est de 17 %.

La précarité est loin d’être temporaire. En 2003, année marquée par une très mauvaise conjoncture économique, 10 % des jeunes actifs ont occupé un emploi temporaire quatre trimestres consécutifs.

La majorité des jeunes salariés est tout de même en contrat à durée indéterminée (CDI). Entre 15 et 29 ans, ils étaient 58 % dans ce cas, contre 75,2 % des 30-49 ans.

L’accès des jeunes à l’emploi est corrélé au diplôme, estime l’Insee. Au total, 72,2 % des titulaires d’un bac + 2 qui travaillaient en 2003 occupaient un emploi en CDI, contre 67,6 % pour l’ensemble des diplômés du supérieur, et 56 % des titulaires d’un CAP ou d’un BEP. Le diplôme n’est malgré tout pas un sésame suffisant à l’emploi stable. En 2003, 14 % des jeunes ayant un bac + 2 ont connu une période de chômage l’année suivante.

45 % des jeunes sortant du système scolaire chaque année ont le bac ou un diplôme professionnel, 37 % un diplôme de l’enseignement supérieur, et 18 % aucun bagage, soit environ 150 000 jeunes qui forment ensuite les gros bataillons de chômeurs de moins de 25 ans, selon le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq).
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