Napoléon par Villepin

Publié le par rezeid

L'ancien Premier ministre continue d'explorer la destinée napoléonienne. Dans « La chute ou l'Empire de la solitude » (Perrin), Dominique de Villepin mêle-avec son style habituel oscillant entre virtuosité et grandiloquence-récits militaires, portraits d'illustres personnages liés à l'Empereur et réflexion sur le pouvoir. Toute ressemblance avec des événements et protagonistes actuels...

Extraits

La sale guerre d'Espagne

Maître de la capitale, retenant les anciens souverains en otages, Napoléon croit avoir décapité la résistance. Il n'a fait que la rendre insaisissable. Privée de son chef, elle s'atomise en guérillas locales et en contre-pouvoirs régionaux, les juntes, qui combattent toutes pour un idéal commun : chasser l'Antéchrist français et retrouver leur roi légitime. A dix siècles de distance commence une nouvelle Reconquista contre un envahisseur méprisé, stigmatisé pour son irréligion. Cette « culture de guerre sainte » est entretenue notamment par les 100 000 moines qui redoutent la disparition des couvents et la perte de leurs biens. Indignés par la suppression des ordres monastiques, ils se cachent sur tout le territoire et dénoncent en Napoléon l'usurpateur hérétique, le Satan moderne qu'il faut éradiquer. L'évêque de Santander, Menendez de Luarca, publie une lettre pastorale contre la « pestilentielle France » dans laquelle il appelle à la guerre sainte contre « les Français, ces ministres de l'enfer, les ennemis les plus implacables de Dieu et des hommes, les ennemis de tout bien, les apôtres de tout mal ». Dans tout le pays, on imprime les catéchismes vengeurs, à l'exemple de celui relevé par Chateaubriand : « Dis-moi, mon enfant, qui es-tu ?-Espagnol par la grâce de Dieu.-Quel est l'ennemi de notre félicité ?-L'empereur des Français.-Qui est-ce ?-Un méchant.-Combien a-t-il de nature ?-Deux, la nature humaine et la nature diabolique.-De qui dérive Napoléon ?-Du péché.-Quel supplice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs ?-La mort et l'infamie des traîtres.-Que sont les Français ?-D'anciens chrétiens devenus hérétiques. » [...] La férocité de la guérilla restera empreinte dans la mémoire de tous les combattants, hantés par la peur, écoeurés par cette sale guerre dont beaucoup ne perçoivent pas la nécessité. Comme dans toute guerre civile, la femme joue un rôle déterminant d'espionne et de séductrice, attirant les isolés dans de mortels guets-apens. Certaines passent directement à l'action : « Elles se précipitaient avec d'horribles hurlements sur nos blessés, et elles se les disputaient pour les faire mourir dans les tourments les plus cruels. Elles plantaient des couteaux et des ciseaux dans leurs yeux, se repaissant avec une joie féroce de la vue de leur sang. »

Les scènes d'horreur sont légion, créant un climat de tension oppressant. « A Val de Perras, écrit le capitaine François, j'ai vu 53 hommes enterrés jusqu'aux épaules à l'entour d'une maison servant d'hôpital où 400 hommes ont été égorgés, coupés par morceaux et jetés dans les rues et dans les cours. » Huile bouillante, crucifixion, empalement, pendaison par les pieds, brûlures : l'essentiel des tortures vise à terroriser l'occupant. Près de Tarragone, Marbot aperçoit « un jeune officier de chasseurs à cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds à la porte d'une grange ! Ce malheureux avait la tête en bas, et on avait allumé un petit feu dessous ! ».

[...] L'armée se délite, déprime ou massacre à son tour. Certains, comme Marbot, éprouvent mauvaise conscience et sont rongés par des remords qui aggravent encore s'il était possible le malaise ambiant : « Je ne pouvais m'empêcher de reconnaître, dans mon for intérieur, que notre cause était mauvaise, et que les Espagnols avaient raison de chercher à repousser les étrangers qui, après s'être présentés chez eux en amis, voulaient détrôner leur souverain et s'emparer du royaume par la force ! » confesse-t-il dans ses Mémoires, avant d'ajouter : « Cette guerre me paraissait donc impie, mais j'étais soldat et ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de lâcheté !... La plus grande partie de l'armée pensait comme moi, et cependant obéissait de même. »

[...] A Burgos, les Français vont jusqu'à éventrer les tombeaux du Cid et de Chimène, espérant y trouver un trésor. La profanation de ce symbole de la Reconquista révulse la population. Dans le sillage honteux de Dupont, la corruption gangrène le haut commandement. [...]

Tête-à-tête avec Goethe

De puissance à puissance, l'Empereur d'Occident et le grand philosophe dissertent d'abondance sur le théâtre et la littérature. Napoléon fascine son interlocuteur en analysant « Les souffrances du jeune Werther » qu'il dit avoir lu sept fois. Il ose même critiquer l'ouvrage, qui mélange selon lui orgueil contrarié et amour passionné : « Ceci n'est pas conforme à la nature et affaiblit, chez le lecteur, l'idée de l'influence irréversible de l'amour sur Werther. Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel. » Selon Müller : « Goethe trouva ce reproche si justifié et si pénétrant qu'il le compara souvent par la suite en ma présence au jugement expert d'un tailleur qui décèle tout de suite dans une manche prétendue sans couture la couture bien dissimulée. » Napoléon [...] critique les pièces fondées sur le destin : « Elles appartiennent à des temps plus obscurs. Que nous veut-on maintenant avec le destin ? La politique est le destin. » Puis il ajoute : « La tragédie devrait être l'école des rois et des peuples ; c'est le sommet de ce que le poète peut atteindre. Vous devriez par exemple écrire la mort de César d'une façon plus digne, plus majestueuse que Voltaire. Il faudrait montrer au monde comment César l'aurait rendu heureux, comment tout aurait été changé si on lui avait laissé le temps d'exécuter ses projets. » [...]

Fouché et Talleyrand

Jusqu'alors, la division entre les deux grandes figures du régime, l'aristocrate et le Jacobin, la droite et la gauche bonapartiste, constituait un précieux instrument de pouvoir pour Napoléon. Régnant par cette division qu'il entretenait avec soin, il se sentait en sécurité tant les deux hommes s'épiaient réciproquement, échangeant des mots cruels qui avivaient leur inimitié. Saluant la nomination de Talleyrand à la dignité de vice-grand électeur, le duc d'Otrante avait ainsi commenté : « C'est le seul vice qui lui manquait. » A un proche lui affirmant que Fouché méprisait les hommes, Talleyrand ripostait qu'il n'y avait là rien d'anormal, le ministre de la Police s'étant beaucoup étudié.

Or, à la stupeur générale, les deux compères apparaissent bras dessus, bras dessous dans plusieurs réceptions, l'Empereur absent, au cours de l'hiver 1808. S'ils s'affichent ostensiblement, pense Napoléon à juste titre, ce n'est pas sans s'être assurés de puissants soutiens à tous les échelons de la hiérarchie. Fouché amène dans la corbeille sa puissante police et ses réseaux politiques, Talleyrand l'essentiel des diplomates et sa nombreuse clientèle à la Cour. A eux deux, ils ont la force et l'expérience nécessaires pour faire tomber le régime. Sauf que ces renards ne sont pas des aigles et n'osent pas franchir le Rubicon. [...]

Napoléon ne connaît pas et ne semble même pas soupçonner la trahison d'Erfurt. Mais ce qu'il entend et ce qu'il devine lui suffit à vouloir frapper vite et fort. Plutôt que Fouché, dont il a besoin pour tenir le pays durant la campagne prochaine et qu'il préfère maintenir au ministère durant son absence, il choisit de lancer la foudre contre Talleyrand. D'abord, ce dernier n'est plus ministre, ce qui en fait un poids plus léger à délester. [...]

La scène éclatante du 23 janvier 1809 énumère les griefs accumulés : « Vous êtes un homme sans foi ni loi. Vous trahiriez votre mère », ose Napoléon. Tout y passe : le duc d'Enghien, l'Espagne, même la liaison de la femme de l'évêque apostat avec le duc de San Carlos. Avant de conclure par le fameux : « Vous êtes de la merde dans un bas de soie », raccourci génial qui souillera Talleyrand dans la mémoire collective. Face à l'orage, le grand dignitaire, accoudé à une cheminée, blêmit mais ne répond pas. Decrès, présent comme ministre de la Marine, s'avoue impressionné par « l'apparente insensibilité du patient qui, pendant près d'une demi-heure, endura, sans sourciller, sans répondre une parole, un torrent d'invectives dont il n'y avait peut-être jamais eu d'exemple entre gens de cette sorte et dans un pareil lieu ».

« Dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé », commente sobrement Talleyrand au sortir de la scène avant de regagner son hôtel où il est tout de même victime d'un malaise. Il s'attend à la prison, redoute même l'exécution. Or, à la surprise générale, l'Empereur se contente de lui retirer sa charge de grand chambellan, mais lui conserve un rang prestigieux de grand dignitaire. Erreur mortelle, confessera-t-il à Sainte-Hélène : « J'ai fait une grande faute ; l'ayant conduit au point de mécontentement où il était arrivé, je devais ou l'enfermer, ou le tenir toujours à mes côtés. Il devait être tenté de se venger ; un esprit aussi délié que le sien ne pouvait manquer de reconnaître que les Bourbons s'approchaient, qu'eux seuls pouvaient assurer sa vengeance. » Comme toujours, Napoléon blesse sans briser, laisse la porte ouverte, croit qu'il a gagné en se contentant de faire peur, sauf qu'il ne sait pas se passer des services de son diplomate le plus talentueux, ce qui revient à avouer sa faiblesse. Le résultat est sans appel : chez Talleyrand, la haine remplace la peur et décuple la soif de vengeance.

 

« Que je me déshonore ? Jamais ! »

Pénétrant dans la capitale saxonne, Metternich s'avoue surpris par le découragement des Français : « Il me serait difficile de rendre l'expression d'inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux couronnés d'or, qui étaient réunis dans les appartements de l'Empereur », écrit-il dans ses Mémoires. [...] Le maître des batailles à l'apogée, enflé de gloire et de puissance, a laissé place à un homme aux abois dont la nervosité traduit l'inquiétude. Une large partie de l'entretien, celle que Metternich n'a pas retranscrite, a trait à l'enfer de 1812. Obsédé par la défaite, Napoléon tente sûrement, comme il n'a cessé de le faire depuis son retour, d'écarter toute responsabilité personnelle en attribuant la débâcle au climat et à la nullité de Pradt, fustigeant l'ineptie de ces généraux russes qu'il a toujours battus. On le sent dévoré par la crainte de perdre son aura, tentant de minimiser les pertes. Mais pas question pour lui de se placer trop longtemps sur la défensive et, après quelques compliments d'usage, il agresse aussitôt son interlocuteur : « Ainsi, vous voulez la guerre ; c'est bien, vous l'aurez. J'ai anéanti l'armée prussienne à Lützen ; j'ai battu les Russes à Bautzen ; vous voulez avoir votre tour, je vous donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorrigibles ; les leçons de l'expérience sont perdues pour eux. Trois fois, j'ai rétabli l'empereur François sur son trône ; je lui ai promis de rester en paix avec lui tant que je vivrais ; j'ai épousé sa fille, je me suis dit dans le temps que je faisais une sottise, mais je l'ai faite et je m'en repens aujourd'hui.-La paix et la guerre, répond calmement Metternich, sont entre les mains de Votre Majesté. [...] Entre les aspirations de l'Europe et vos désirs, il y a un abîme. Le monde a besoin de la paix. Pour assurer cette paix, vous devez rentrer dans des limites de puissance compatibles avec le repos général, ou bien vous succomberez dans la lutte. Vous pouvez faire la paix aujourd'hui ; demain vous ne le pourrez plus. L'empereur, mon maître, règlera sa conduite sur la voix de sa conscience ; c'est à vous, Sire, d'écouter la vôtre. » Au lieu de laisser son interlocuteur développer ses propositions, Napoléon l'interrompt en s'écriant : « Eh bien, que veut-on de moi ? Que je me déshonore ? Jamais ! Je saurai mourir, mais je ne céderai pas un pouce de terrain. Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et ne pas moins rentrer toujours dans leurs capitales ; moi je ne le puis pas, parce que je suis un soldat parvenu. Ma domination ne survivra pas au jour où j'aurai cessé d'être fort, et, par conséquent, d'être craint. » Pour entretenir cette crainte, l'Aigle entraîne son interlocuteur dans son cabinet. Durant une heure, il lui révèle qu'il connaît jusqu'au bout des ongles ses préparatifs militaires, détaille les effectifs et les emplacements des différents corps d'armée autrichiens. Aujourd'hui comme hier, il sait tout, voit tout, anticipe tout : « Combien d'alliés êtes-vous donc ? Quatre, cinq, six, vingt ? Plus vous serez nombreux, plus je serai tranquille. J'accepte le défi. Mais je puis vous assurer, continua-t-il avec un rire forcé, qu'au mois d'octobre prochain nous nous verrons à Vienne. » Et Napoléon d'énumérer l'ampleur de ses forces en les exagérant.

« J'ai vu vos soldats, ce sont des enfants, répond impassible Metternich. Et quand cette armée d'adolescents que vous appelez sous les armes aura disparu, ajoute-t-il glacial, que ferez-vous ? » Placé à découvert, Napoléon s'enflamme et prononce la célèbre phrase révélatrice de son mépris de la vie humaine : « Vous n'êtes pas soldat et vous ne savez pas ce qui se passe dans l'âme d'un soldat. J'ai grandi sur les champs de bataille, et un homme comme moi se soucie peu de la vie d'un million d'hommes.

-Ouvrons les portes, et puissent vos paroles retentir d'un bout de la France à l'autre ! Ce n'est pas la cause que je représente qui y perdra », rétorque l'Autrichien.

Durant l'entretien, une anecdote prouve que le rapport de forces entre les deux hommes s'est inversé. Au plus fort de sa colère, Napoléon laisse volontairement tomber son chapeau, escomptant que Metternich se baissera pour le ramasser. Ce dernier s'en abstient, obligeant l'Empereur, déconfit, à finir par le ramasser lui-même. [...]

 

Le sursaut

Oui, Napoléon dépouille alors le masque de César pour renouer avec le « capitaine canon ». C'est ce qui ressort par exemple à la lecture du discours, peu connu, qu'il tient devant les commissaires extraordinaires le 2 janvier 1814. Pour la première fois, il y avoue ses erreurs : « Je ne crains pas de l'avouer, j'ai trop fait la guerre ; j'avais formé d'immenses projets ; je voulais assurer à la France l'empire du monde. Je me trompais ; mes projets n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population. » En conséquence : « Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, et je l'expierai. » Aussi fera-t-il la paix « telle que la commandent les circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. C'est moi qui me suis trompé, c'est à moi de souffrir, ce n'est point à la France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a prodigué son sang, elle ne m'a refusé aucun sacrifice ! Qu'elle ait donc la gloire de mes entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la lui laisse. Partez donc, messieurs ; annoncez à nos départements que je vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la France et pour l'intégrité de ses frontières ; que je leur demande uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du territoire ; que j'appelle les Français au secours des Français ; que je veux traiter, mais sur les frontières, et non au sein de nos provinces désolées par un essaim de barbares ».

Les retraites de Russie et d'Allemagne ont montré un Napoléon découragé et parfois impuissant, fataliste et résigné, que l'on retrouvera au couchant des Cent-Jours. Dopé par l'adversité, celui de 1814 a retrouvé la volonté sans laquelle il n'est plus rien. Redevenu lui-même, il reprend foi en son étoile et retrouve son ascendant psychologique qui lui permet, à nouveau, de tout oser. Son choix de la France, quitte à lui sacrifier le trône, le libère. En choisissant l'esthétique du risque, il s'ouvre les portes de la postérité, ce qui lui permet de ne pas transiger. Le cas est patent dans les négociations diplomatiques en préparation desquelles il limite strictement la feuille de route de Caulaincourt : « Veut-on réduire la France à ses anciennes limites ? C'est l'avilir, lui écrit-il début janvier. On se trompe si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire désirer à la nation une telle paix. Il n'est pas un coeur français qui n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprochât au gouvernement assez lâche pour la signer. » Tout va dépendre de la combativité de la nation. Si elle le seconde, « l'ennemi marche à sa perte ». En revanche : « Si la fortune me trahit, mon parti est pris : je ne tiens pas au trône. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des conditions honteuses. »

Sa nature, propre au pouvoir charismatique cher à Max Weber, commande mais ne négocie pas. Rien ne le retient ; l'argent : il le méprise ; le pouvoir : il le rejette s'il le rabaisse et le conduit à se renier ; la peur de la défaite : il l'a toujours ignorée. Napoléon fusionne désormais avec la France ou plutôt avec l'image qu'il s'en fait. Non pas une France molle, peureuse ou frivole, mais une France guerrière et redoutable, une France rêvée comme le laboratoire du monde. Une France héritière de l'universalisme des Lumières, porteuse d'un combat : la chute de l'Ancien Régime, et d'un idéal : l'émancipation des individus et des nations contre les privilèges et les empires.
Source: Le point

Publié dans Divers

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