Pourquoi Chirac soutient Villepin, par Béatrice Gurrey

Publié le par rezeid

L'histoire pourrait s'intituler "Le pacte du 29 mai". Depuis le début de la crise du contrat première embauche (CPE), Jacques Chirac, s'il n'est intervenu que discrètement dans les médias, soutient sans faillir Dominique de Villepin, le premier ministre qu'il a choisi, après avoir perdu le référendum du 29 mai 2005 sur l'Europe.

 

Cet échec l'a abattu comme jamais. Dans l'avion qui le ramène de l'enterrement du prince Rainier de Monaco, quinze jours après le scrutin, le chef de l'Etat paraît absent, ailleurs. Bernadette Chirac, à ses côtés, peste et enrage de ce résultat qui gâche le quinquennat de son mari. "Elle réagit au quart de tour, lui est comme détaché", raconte un témoin de la scène. L'actualité d'aujourd'hui se lit dans le contrecoup de cette défaite. C'est davantage cette déroute électorale qui le mine que son accident cérébral, survenu quelques mois plus tard. "Depuis le 29 mai, il n'est plus pareil", résument ceux qui le connaissent bien.

Le président sait qu'il ne peut plus se tromper. Que le remplaçant du confortable et loyal Jean-Pierre Raffarin, usé jusqu'à la corde, donnera la couleur de la fin de son second mandat. Et d'une partie de son bilan, après douze ans passés à la tête de l'Etat. Une fois de plus, il écarte l'idée de mettre Nicolas Sarkozy à Matignon, comme le lui suggère une partie de son entourage : cet homme qui a pris l'UMP sous son nez, qu'il juge "libéral et communautariste" et qui clame depuis deux ans qu'il veut prendre sa place, lui menant la vie dure. Bien plus dure que la gauche. Si M. Chirac soutient son premier ministre, c'est d'abord qu'il l'a choisi. L'abandonner à la première tempête reviendrait à reconnaître qu'il s'est trompé. L'affaire n'allait cependant pas de soi. Comme personne, M. de Villepin a forcé sa chance. "Il est capable de faire passer beaucoup de choses à Chirac. Cela a été un vrai combat. A la fin il était tout le temps dans son bureau, près de lui. Et je crois que Chirac a apprécié cela, au fond", analyse un proche qui a travaillé avec les deux hommes. "Villepin a carrément pourri la vie de Chirac jusqu'à ce qu'il cède !", nuance un ministre, mais tous ceux qui ont pratiqué le couple exécutif aboutissent à la même conclusion : le président a apprécié cette volonté farouche chez son ancien secrétaire général, avec lequel il partage une vision de la politique internationale, une "certaine idée de la France" et... le désir de ne pas laisser le champ entièrement libre à M. Sarkozy.

Le président et son premier ministre sont aussi d'accord sur une analyse fondatrice : la réussite sur le front de l'emploi est essentielle pour eux deux. C'est, au fond, ce pacte-là qu'ils passent quand M. de Villepin, après s'être longuement préparé, parvient enfin à Matignon. L'un veut sauver la fin de sa présidence, l'autre se donner une chance d'y accéder en réussissant à faire baisser les chiffres du chômage. En montrant que le politique peut encore faire bouger les lignes dans une économie ultra-mondialisée, où les fluctuations des capitaux paraissent régir le cours du monde. Où les délocalisations et la précarité engendrent un sentiment permanent d'insécurité, voire de peur de l'avenir.

Dans un premier temps, M. Chirac ne peut que se réjouir de son choix. Dominique de Villepin restaure à Matignon une autorité qui s'était perdue, finissant par déséquilibrer le couple au sommet de l'Etat. Le premier ministre tranche, décide. C'est un chef, même si ce n'est pas toujours un chef d'équipe, et, si certains ministres s'en plaignent, d'autres apprécient que quelqu'un rende des arbitrages et qu'il les tienne. "Dans son fonctionnement, c'est un patron. On ne fait pas de la réunionnite pour en faire. Il délègue et il est toujours en alerte. Il a préempté l'action, c'est son style", commente l'un d'eux. Et puis, pendant huit mois consécutifs, les chiffres du chômage ont baissé.

FORCER SA CHANCE

M. de Villepin a même réussi à faire passer, trois mois après sa nomination, une mesure destinée à assouplir le marché de l'emploi qui aurait pu engendrer de plus vives protestations, car elle représentait un sérieux coup de canif dans le code du travail : le contrat nouvelle embauche (CNE), un CDI réservé aux petites entreprises de 20 salariés au maximum, qui prévoit une période d'essai de deux ans, pendant lesquels le salarié peut être remercié sans obligation pour son patron de motiver le licenciement.

Le premier ministre, encore une fois, a choisi de forcer sa chance et de prendre pour les jeunes une mesure voisine de la précédente, le CPE. Mais il l'a fait en accord complet avec le président. Ensemble, ils ont mesuré les risques que tout politique encourt en s'attaquant aux problèmes de la jeunesse. Ensemble, ils se sont repassé minutieusement le film du contrat d'insertion professionnelle, ce CIP qui avait coûté si cher à Edouard Balladur, en 1994, à un an de la présidentielle, le coupant de l'électorat des moins de 25 ans. Ensemble, toujours, ils se sont persuadés que la décision était bonne, qu'elle était de nature à desserrer le goulet si difficile à franchir de l'entrée dans le monde du travail. Ensemble, ils se sont condamnés à réussir ou à échouer.

Jacques Chirac a pris une décision et il l'assume. Si son premier ministre se montre maladroit dans la méthode, il tente de resserrer les rangs autour de lui, ceux des ministres, ceux de la majorité, et apporte par petites touches son propre soutien. Il n'y aurait rien de pire, pense-t-il, que de renoncer une nouvelle fois à l'action. Il faut tenir, tenter de convaincre. Et puis le président et ses proches s'inquiètent des commentaires de la presse, rappelant que nombre de fois M. Chirac a cédé devant la colère des jeunes. Ils s'agacent tout particulièrement de ceux de Franz-Olivier Giesbert, auteur de La Tragédie du président (Flammarion, 414 p., 20 €), un livre "bourré d'erreurs", disent-ils. Le directeur du Point prédit que, comme toujours, M. Chirac cédera. Quand, de Bruxelles, le président répète, le 24 mars, juste avant que M. de Villepin ne reçoive les dirigeants des cinq confédérations à Matignon, que la loi doit s'appliquer - une phrase vécue comme une provocation par les syndicats -, c'est qu'il ne veut pas apparaître comme celui qui lâche toujours.

M. Chirac ne cédera qu'en dernière extrémité. Sinon, cela veut dire que toute forme d'action est gelée jusqu'à la présidentielle et que M. de Villepin a d'ores et déjà perdu. Et M. Chirac avec lui se prépare une fin de règne des plus difficiles.

Publié dans Jacques CHIRAC-DDV

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