En attendant Chirac

Publié le par rezeid

Alors qu'une nouvelle journée de mobilisation contre le CPE est prévue le 4 avril, le président de la République devrait intervenir dans les prochains jours pour tenter de dénouer le conflit


Le président Jacques Chirac lors de son discours au sujet la contestation sur le CPE  le 17 mars 2006 au palais de l'Elysée (photo Kovarik/AFP).

Tous les regards sont désormais tournés vers lui, le président. Alors que deux millions de personnes ont défilé, mardi 28 mars, contre le contrat première embauche et que le dialogue semblait définitivement impossible entre les partenaires sociaux et le premier ministre Dominique de Villepin, l’issue du conflit se trouvait, plus que jamais, entre les mains du chef de l’État. Ce dernier, qui a annulé un déplacement prévu de longue date jeudi 30 mars au Havre, devrait s’exprimer « dans les prochains jours », a fait savoir son entourage, sans préciser cependant plus précisément la date ou la forme de cette intervention. Sans doute juste après l’avis du Conseil constitutionnel qui est attendu jeudi 30 ou vendredi 31 mars.

Depuis plusieurs jours, les appels s’étaient multipliés dans l’opposition mais aussi dans les rangs de l’UMP pour inciter Jacques Chirac à intervenir. Et les syndicats dans une lettre commune l’ont appelé « solennellement » à demander, comme l’y autorise la Constitution (lire page suivante), une nouvelle délibération au Parlement sur la loi qui crée le CPE. Le président de la République n’a pas souhaité agir dans la précipitation. Hier, au conseil des ministres, la question n’aurait même pas été abordée, ont assuré plusieurs participants.

Donner du temps au temps. Jacques Chirac semble avoir décidé d’appliquer au conflit du CPE cette règle d’or tactique, naguère si chère à François Mitterrand. Jusqu’à présent, le chef de l’État s’est contenté de quelques brèves mises au point en marge d’apparitions publiques, comme au dernier conseil franco-allemand à Berlin ou, à Bruxelles, lors du sommet européen, et toujours pour soutenir son premier ministre.

Déjà, son intervention, le 14 novembre dernier, trois semaines après le début des émeutes urbaines avait été jugée « tardive » par certains. Rien de comparable, en tout cas, avec l’empressement qui a vu, lors d’une précédente intervention télévisée, l’hôte de l’Élysée tirer, dans les quarante-huit heures, les leçons de la défaite du « oui » au référendum du 29 mai 2005 sur la Constitution européenne.

"Un terrible affaiblissement du président"

Le CPE concerne, pourtant, une préoccupation affichée comme prioritaire par Jacques Chirac : lutter contre le chômage des jeunes. Dans ces conditions, l’obstination du président de la République peut se comprendre. Il n’empêche. Le politologue Jean-Luc Parodi, observateur régulier de la scène politique française et par ailleurs directeur de la Revue française de sciences politiques, n’hésite pas à parler d’« un terrible affaiblissement » du président, non pas causé par une déconvenue mais par toute une série d’épreuves.

De fait, depuis un an, les difficultés se multiplient pour le chef de l’État, aujourd’hui âgé de 73 ans. Il y a eu l’échec référendaire. Il y a eu les émeutes urbaines de l’automne. Il y a la crise actuelle. Et puis, il y a le reste : d’abord, sa cote de confiance qui reste obstinément sous la barre des 30 % depuis juillet dernier ; et le « petit accident cérébral » en septembre qui n’a officiellement laissé aucune séquelle mais qui a montré que la santé du président de la République n’était pas inoxydable.

Dans l’esprit de Jean-Luc Parodi, une fin de mandat politiquement aussi difficile est quasiment « sans précédent » dans la Ve République, même si François Mitterrand a terminé son second mandat affecté par la maladie et contrarié par une nouvelle cohabitation. En réalité, l’affaissement de la popularité élyséenne est la conséquence, au premier chef, de «la perte de contrôle de l’UMP» par le chef de l’État au profit de Nicolas Sarkozy, qui a été élu le 28 novembre 2004 par les militants à la tête de la formation. « Le fait que le leader du parti majoritaire ne soit pas le président de la République est aussi une exception sous la Ve », note le politologue.

Relever le chômage et contenir les ambitions de Sarkozy

De ce changement découle, à l’évidence, un conflit durable d’intérêts entre Jacques Chirac et le nouveau patron de l’UMP. Il n’est probablement pas sans lien avec la crise actuelle. C’est un secret de Polichinelle que Dominique de Villepin a été choisi pour Matignon le 31 mai 2005 avec, à la fois, la mission de relever le défi du chômage et celle de tenter de contenir les ambitions de Nicolas Sarkozy, par ailleurs nommé numéro deux du gouvernement et ministre de l’intérieur, dans la course à l’élection présidentielle de 2007.

Il est donc logique que le président de la République ait, dans un premier temps, à propos du CPE, soutenu sans faille son premier ministre, cible directe de toutes les critiques. Pour autant, la vie politique ne peut se résumer à des jeux politiciens. Au reste, la Constitution prévoit un co-pilotage, dans lequel le président se tient en retrait après avoir fixé la feuille de route (ou l’orientation) et où le premier ministre s’expose en conduisant la politique du gouvernement.

À en croire Hervé Mariton, député UMP de la Drôme et proche du couple de l’exécutif, cette répartition des rôles a été « à l’œuvre » dans l’affaire du CPE. Elle expliquerait que Jacques Chirac se soit contenté, dans un premier temps, d’un rapide plaidoyer pour le CPE et pour le dialogue social. Ainsi, mardi 28 mars dans la soirée, l’entourage présidentiel espérait encore que, une fois passé les «tensions compréhensibles» d’avant la journée de mobilisation, les syndicats accepteraient « la main tendue par le chef du gouvernement ».

Jacques Chirac encourage l'évolution prônée dans le CPE

Pas au point de baisser pavillon. Les mêmes conseillers soulignaient que l’enjeu est de « permettre une évolution des mentalités collectives vers plus de flexibilité dans le travail », ce qui n’exclut pas une politique de solidarité et de lutte contre les inégalités. Cette conception d’un emploi souple se veut « adaptée aux conditions de la mondialisation » et exige « une désacralisation de la notion d’assistanat chez les Français ».

Jacques Chirac encourage cette évolution. Volontiers présenté comme un radical-socialiste en raison de son tempérament et comme un protectionniste à cause de sa conception d’une mondialisation équilibrée, le chef de l’État a toujours défendu une vision plus libérale du marché du travail. « Le chef de l’État doit aider les Français à reconnaître les bonnes solutions », et « le CPE en est une », précise Hervé Mariton.

Ainsi, loin d’être affaibli, Jacques Chirac non seulement ne subirait pas la crise mais chercherait à gérer la situation avec pragmatisme, voire à rebondir grâce à sa prudence ou à sa réserve. Puisqu’ils font appel à lui, les syndicats lui redonnent un rôle prépondérant. Se font-ils des illusions ? Jacques Chirac a, en tout cas, montré récemment, à propos de la mémoire de la colonisation et du transfert de l’ancien porte-avions Clemenceau, qu’il gardait la capacité de trouver des solutions d’apaisement dans les dossiers épineux. Et, dans un passé moins proche, ce professionnel au long cours de la politique (quarante ans d’expérience) a fait plus d’une fois preuve d’un ressort décisif dans l’adversité, voire dans l’échec.

Antoine FOUCHET

***

REPERES

20 ans de crises sociales

Mars 1984 : 800 000 défenseurs de l’école privée manifestent à Versailles contre la réforme Savary de grand service public laïc de l’éducation nationale. Le 24 juin à Paris, ils sont plus d’un million et demi sur le pavé. François Mitterrand retire le texte. Alain Savary démissionne, suivi par Pierre Mauroy.

Décembre 1986 : Au lendemain de la mort du jeune Malik Oussekine, frappé par des policiers, Jacques Chirac retire le projet d’Alain Devaquet d’autonomie des universités. Le ministre démissionne et la droite s’effondre dans les sondages.

1989 et 1991 : Après le retour de la gauche au pouvoir, les infirmières puis les lycéens contraignent le gouvernement à céder à leurs revendications. Les premières obtiennent des revalorisations de salaires, les seconds des nouveaux moyens pour les lycées.

Janvier 1994 : La révision de la loi Falloux sur le financement de l’école privée fait défiler un million de personnes à Paris. Édouard Balladur et son ministre François Bayrou évitent le retrait du texte grâce à la censure du Conseil constitutionnel.

Mars 1994 : Le premier ministre doit retirer le contrat d’insertion professionnelle (CIP), après cinq semaines de manifestations étudiantes qui dénoncent un «smic-jeunes».

Novembre-décembre 1995 : Face à la succession de manifestations et de grèves contre la réforme de la Sécurité sociale, Alain Juppé doit renoncer au projet de refonte des régimes spéciaux de retraite du secteur public.

Printemps 2003 : Six journées de mobilisation nationale contre la réforme des retraites n’entament pas la détermination du gouvernement qui parvient à faire adopter une loi moins ambitieuse que prévu. La majorité perd toutes les élections intermédiaires suivantes (cantonales, régionales et européennes).

Mars 2005 : Des lycéens se mobilisent dans la rue contre la réforme scolaire de François Fillon, qui fera adopter un texte largement vidé de son contenu.

Publié dans Divers

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article