Raymond Barre : Pour rebondir, les Français doivent d'abord toucher le fond

Publié le par rezeid

Leçons de bien-gouverner d'un ex-Premier ministre qui reste confiant sur la capacité du pays à se relever... si le pouvoir montre le cap et s'y tient.

Celui que Valéry Giscard d'Estaing avait qualifié de « meilleur économiste de France » en le nommant Premier ministre, en 1976, ne se résigne ni au chômage ni à la perte de croissance et de compétitivité de notre pays. A 82 ans, Raymond Barre a gardé son sens de la formule et la sévérité de jugement d'un homme qui n'a jamais renoncé à la vie publique, pas plus qu'à l'espoir de faire enfin comprendre l'économie aux Français.

Que pensez-vous des thèses qui fleurissent sur le déclin de la France ?

-Je ne crois pas à un déclin de la France. Dans son histoire, notre pays a connu des périodes difficiles qu'il a toujours réussi à surmonter. Mais ce qui m'inquiète, c'est que nous manquons de ressort pour nous adapter à un monde nouveau. Cela tient en partie à la mentalité des Français, qui, d'une manière générale, sont attachés à ce qui existe. Ils ne veulent pas prendre de risques pour l'avenir, préférant la sécurité. La France traverse donc une crise d'adaptabilité qui l'affaiblit. Mais cela ne veut pas dire qu'elle ne sera pas capable, à terme, d'exploiter ses nombreux atouts. Le renouvellement des entreprises françaises depuis quinze ans, leur participation au marché mondial, leurs investissements, leurs résultats, il y a là le levain de la pâte. Mais attention : beaucoup d'entre elles réalisent une partie de leurs opérations à l'étranger, et beaucoup de jeunes Français, parmi les meilleurs, ne veulent plus supporter les contraintes économiques, politiques et administratives de la vie en France. C'est pourquoi je regrette, en particulier, que l'aveuglement du gouvernement à propos de l'impôt sur les grandes fortunes nous prive chaque année de ressources très importantes pour l'épargne nationale et pour le financement de nos entreprises.

Vous parlez de l'aveuglement des gouvernants, mais ne s'agit-il pas de manque de volonté ?

-Oui, on peut dire que ce qui manque, actuellement en France, c'est le courage politique. Un gouvernement est là pour traiter les problèmes du pays à court et à moyen terme. Il est également chargé de l'avenir. Il ne doit pas, bien sûr, ignorer les aspirations de la population, et il doit pratiquer la concertation. Mais la concertation, ce n'est pas la discussion sans fin et la temporisation. Le moment vient où il faut que le gouvernement décide, et qu'il applique la politique qu'il a décidée. Evidemment, il y aura des manifestations, des défilés, des grèves. Et puis après, le lendemain, ça s'arrêtera, et la France continuera ! Trop souvent, le gouvernement recule. Au cours de ces dernières années, il a trop souvent reculé sur des sujets essentiels.

Est-ce le cas de Dominique de Villepin ?

-Le Premier ministre a concentré la politique du gouvernement sur deux sujets : d'une part, la rénovation des comptes publics et l'abaissement de la dette ; d'autre part, l'emploi. C'est ce qu'il faut faire, car rien n'est plus grave, pour un gouvernement, que de se disperser sur tous les sujets d'actualité. Le contrat première embauche et le contrat nouvelles embauches sont des innovations sociales très utiles pour l'avenir. On peut en discuter certains aspects, mais c'est quelque chose qui introduit de la flexibilité dans notre droit du travail et qui répond au souci de surmonter la réticence des entreprises, notamment petites et moyennes, à embaucher. Les manifestations étaient confuses et inspirées par des préoccupations très diverses, dont le thème du retrait du contrat première embauche n'était que la formule de rassemblement. La précarité n'est pas le CPE, c'est l'ANPE. Je crois que le Premier ministre s'est engagé sur une voie nouvelle et nécessaire, et je souhaitais qu'il ne recule pas, qu'il ne cède pas aux pressions, d'où qu'elles viennent. J'ai toujours pensé que si le CPE était retiré, cela signifierait que les institutions de la République ont cédé à la rue, ce qui est inacceptable et dangereux. J'ai peur que tout ce qui vient de se passer n'augmente la confusion.

Comment jugez-vous l'attitude de l'opposition ?

-En ce qui concerne le Parti socialiste, j'ai eu un espoir au moment de la discussion sur le référendum pour la Constitution européenne. Sa réaction m'avait donné l'impression que ce parti, jusque-là engoncé dans son histoire, son idéologie et ses habitudes, commençait son aggiornamento. Le résultat de la consultation interne au PS était très encourageant : il s'orientait sur la voie suivie par les autres partis socialistes européens. Mais la façon dont ses leaders, après le résultat du référendum, sont retournés à leur idéologie de base, le programme qu'ils ont adopté pour de pures raisons électorales, je vous le dis franchement, tout cela est désolant.

A quoi attribuer le manque de courage constant de la plupart des politiques ?

-Au fait que la classe politique fait carrière : elle pense avant tout à l'élection, et surtout à la réélection. En revanche, en Allemagne, quand Gerhard Schröder a voulu mettre en oeuvre des réformes qui ont soulevé beaucoup d'oppositions, il n'a pas rusé. Il a décidé de consulter le peuple. Avons-nous vu une attitude de ce genre en France ? L'Allemagne en est récompensée : la CDU et le SPD ont eu l'intelligence et le courage de travailler ensemble, de former une coalition qui a adopté un programme sérieux. Il y a, dans le comportement politique des Allemands, une grande leçon pour nous.

Ne serait-ce pas les institutions de la Ve République qui poussent à l'immobilisme ?

-Je ne le crois pas. Je suis tout à fait partisan du système de la Ve République. Il faut un chef d'Etat qui définisse de grandes orientations, qui puisse, si besoin est, proposer au pays des mesures difficiles, qui soit en position d'arbitrage. La dérive qui s'est produite dans nos institutions vient de ce que, de plus en plus, le président de la République a eu tendance à s'attribuer les décisions et les effets d'annonce, ne laissant au Premier ministre que le soin de les exécuter. Le quinquennat est venu aggraver cette dérive : il met le président en première ligne, alors que celui-ci doit garder de la distance, et il estompe le rôle du Premier ministre. Ainsi, j'ai été choqué par ce qui s'est passé après les élections régionales de 2004. Le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, qui avait été fidèle et courageux, remet sa démission - c'est la règle -, et il est renommé. Mais, le lendemain soir, à la télévision, le président de la République demande que les quatre mesures qu'il était en train de mettre en oeuvre soient abandonnées. Je ne comprends pas que Jean-Pierre Raffarin soit resté à son poste.

Publié dans Divers

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