Privatisations: Bilan d'une révolution

Publié le par rezeid

En deux décennies, la France a vécu une mutation sans précédent, qui lui a permis de prendre le tournant de la mondialisation. Mais, en faisant des investisseurs étrangers les nouveaux maîtres du jeu, l'Etat s'est aussi privé de sa capacité d'intervention. Et s'y résigne mal.

Pas loin de six ministres mobilisés derrière Dominique de Villepin! Le gouvernement a mis tout son poids pour obtenir du géant de la défense et de l'aéronautique EADS (dont l'Etat conserve 15% du capital) le report de la fermeture de sa filiale, la Sogerma, et la sauvegarde d'une partie des emplois. Dans un autre domaine, l'énergie et l'environnement, Matignon orchestre le passage sous contrôle public du groupe Suez en le mariant avec GDF. Quel meilleur bouclier pour protéger ce fleuron tricolore de la convoitise de l'italien Enel?

Vingt ans après avoir enclenché le plus vaste mouvement de privatisations, la France semble aujourd'hui hésiter sur la marche à suivre. Comme si le gouvernement libéral était atteint de schizophrénie. D'un côté, il poursuit la mise sur le marché de groupes publics. Celle d'Aéroports de Paris est imminente. De l'autre, il multiplie les interventions et les parades protectionnistes et s'invente, selon la formule de l'universitaire Elie Cohen, «une nouvelle grammaire» au nom du patriotisme économique: définition de secteurs «stratégiques», création de dispositifs anti-OPA dissuasifs, mobilisation de la Caisse des dépôts… L'Etat s'est dessaisi de ses prérogatives et a perdu de son influence, mais il ne paraît pas s'y résigner ni en admettre les conséquences.

Tout est allé très vite, il est vrai. En deux décennies, le paysage industriel et financier a subi une mutation sans précédent. Le désengagement accéléré de la puissance publique a eu de multiples répercussions. Ce retrait a également bousculé le capitalisme français, longtemps administré, désormais soumis à la mondialisation des marchés et à la présence d'investisseurs plus exigeants, plus frondeurs. «On a changé d'univers», commente un patron.

1986. Cette année-là, Français et Britanniques se mettent d'accord pour construire un tunnel sous la Manche, La 5 débute ses programmes, au sein du Système monétaire européen le franc doit une fois encore être dévalué, Paris est la cible d'une vague d'attentats. Cette année-là, Jacques Chirac est appelé à Matignon et les Français découvrent les joies de la cohabitation. Edouard Balladur s'est installé Rue de Rivoli, chargé de l'Economie, des Finances et… de la Privatisation. Le mot est encore tabou et résonne comme une provocation.

Saint-Gobain désigné pour ouvrir le bal

L'Etat n'a jamais cessé, de fait, d'accroître, tout au long du siècle, son emprise sur l'économie. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, pendant la crise des années 1930 (Air France est née en 1933), puis, de façon massive, à la Libération. Mais c'est en 1982 que la gauche au pouvoir nationalise à tout va: 5 sociétés industrielles de premier plan, 39 banques, 2 compagnies financières. D'autres dispositifs autorisent l'Etat à s'emparer de secteurs en crise (sidérurgie) ou de sociétés de pointe (Dassault, Matra, Bull). Et tout ça, pour quoi? «Au début des années 1980, les groupes industriels français étaient dans un état épouvantable, confie un grand patron. Les nationalisations ont permis paradoxalement qu'ils taillent dans leurs effectifs.» Entre 1982 et 1986, Saint-Gobain a ainsi accru sa productivité de 30%! En revanche, aucune restructuration n'a été entreprise. La situation des banques, en particulier, est demeurée totalement figée. Il faut remonter à 1966 (la naissance de la BNP) pour assister au rapprochement de deux établissements…

Rue de Rivoli, Edouard Balladur ne souhaite donc pas seulement détricoter ce qu'a fait la gauche. Il entend renverser la vapeur. «Je voulais, rappelle-t-il, changer la société française, porter le fer dans l'édifice des nationalisations de 1945.» C'est un vrai tournant et un vaste chantier, à l'image de ce qui se pratique alors à l'étranger. Et qui s'inscrit «dans un processus d'intenses réformes des marchés financiers, de libéralisation, de déréglementation», souligne, à Toulouse, l'universitaire François Morin.

Saint-Gobain est désigné pour ouvrir le bal. Tout un symbole: ce holding industriel, en bonne santé, a été fondé en 1665 par des proches du ministre d'Etat Jean-Baptiste Colbert. Au préalable, Edouard Balladur a fait subir au nouveau président, Jean-Louis Beffa, un drôle d'examen: «Définissez-moi votre stratégie en une seule phrase.» Ce coup d'essai est un succès: plus de 1,5 million d'épargnants souscrivent des actions de la société. Prévue initialement le 23 décembre 1986, la première cotation n'aura lieu que le lendemain.

Le mouvement est lancé. Irréversible. Depuis vingt ans, il a connu des phases d'intensités différentes selon les neuf Premiers ministres qui se sont succédé. Et aussi des aléas (le krach d'octobre 1987) et des accrocs. En 1996, par exemple, l'équipe d'Alain Juppé suspend la privatisation de Thomson, qu'elle est sur le point de céder au coréen Daewoo pour 1 franc symbolique! En 1997, le gouvernement de Lionel Jospin inaugure les privatisations partielles, autrement dit les simples ouvertures de capital, comme avec France Télécom. Ses successeurs useront souvent du même procédé. Et pour cause: les opérations se compliquent. Les morceaux de choix ont été mis sur le marché. Les entreprises qui restent sont en piètre santé - à l'instar de la Société marseillaise de crédit, du GAN et (faut-il le rappeler?) du Crédit lyonnais. D'autres nécessitent de délicates adaptations (changement de statut social, vote d'un texte de loi ad hoc…). Ainsi, depuis le 3 mai, la voie de la privatisation est désormais libre à la Société nationale Corse Méditerranée (SNCM): le personnel a approuvé à la majorité le «plan de relance» présenté par les repreneurs Veolia Transport et le fonds Butler Capital Partners. Mais quel feuilleton avant d'en arriver là! Même tollé chez GDF, dont les salariés n'apprécient guère - c'est un euphémisme - le projet du gouvernement de ramener la part de l'Etat à quelque 34% en vue de la fusion avec Suez…

Un Etat privé d'une partie de sa capacité d'intervention

Mais, avec le temps, ces soubresauts s'atténuent. Reste un bilan. Impressionnant. Au total, une cinquantaine de sociétés parmi les plus prestigieuses sont passées dans le privé. Et, avec elles, une kyrielle de filiales. A l'heure de leur privatisation, par exemple, Elf et l'UAP contrôlaient 356 entreprises. Corollaire: ces «transferts» ont plongé près de 1 million de salariés dans l'univers concurrentiel. Fin 2004 (dernier chiffre connu), l'Etat employait environ 4% de l'effectif salarié, selon l'Insee. En 1985, ce pourcentage s'élevait à 10,5%. Dans certains secteurs, comme la banque ou l'assurance, la présence publique est désormais symbolique. La cession de ce patrimoine a rapporté au Trésor une centaine de milliards d'euros. Cette cagnotte a servi, pour les deux tiers, à recapitaliser des… entreprises publiques ou à réaliser des investissements.

Que sont devenus ces fleurons? Peu d'entre eux finalement sont tombés entre les pattes de groupes étrangers. Comme Pechiney (désormais dans le giron du canadien Alcan), les AGF (propriété de l'allemand Allianz), le CCF (filiale du géant britannique HSBC), la Seita (fusionnée avec l'espagnol Tabacalera dans Altadis) ou encore la Banque industrielle et mobilière privée (la Bimp, rachetée par le franco-belge Dexia). Quelques-uns ont été boulottés par des compatriotes: Paribas (BNP), l'UAP (Axa), Elf Aquitaine (Total), le CIC (Crédit mutuel), le GAN (Groupama) … Tous ont considérablement grossi. «Les privatisations ont créé une formidable dynamique. Elles ont permis de transformer des champions nationaux en entreprises mondiales de premier plan», conclut, non sans emphase, un des principaux banquiers de la place. Qui eût cru que Renault prendrait le contrôle du japonais Nissan et se hisserait au quatrième rang des constructeurs automobiles? Mais reprenons le cas de Saint-Gobain: en 1986, le groupe affichait un chiffre d'affaires (reconverti en euros) de 11,8 milliards et un bénéfice net de 192 millions. En 2005, ces montants s'élevaient respectivement à 35,1 et 1,26 milliards. Dans le même temps, les effectifs sont passés d'environ 140 000 à près de 200 000 salariés. Quant à la capitalisation boursière, elle a explosé, pour atteindre quelque 19 milliards. Près de 7 fois plus qu'en mai 1987, lors de la première assemblée générale des actionnaires

Un tel remue-ménage a eu toute une série d'impacts. Et d'abord sur la politique industrielle. En organisant son désengagement - notamment des banques et des compagnies d'assurances - l'Etat s'est privé d'une partie de sa capacité d'intervention. Ces grandes institutions, véritables clefs de voûte de l'économie, constituaient autant de «tours de contrôle». Or il faut le rappeler avec Edouard Balladur: «Les privatisations obéissent à une définition claire et simple: le transfert de la majorité du droit de propriété et donc du pouvoir de décision.» On se souvient, en 1997, de Lionel Jospin parfaitement démuni à la suite de l'annonce brutale de Renault de fermer son usine belge de Vilvorde. Désormais gouvernées par une logique actionnariale, les sociétés privatisées n'ont plus à se faire dicter leur stratégie.

Autre répercussion manifeste, cette fois en Bourse. Asséchée par les nationalisations, Paris était devenue une place financière de seconde zone. Les privatisations ont ranimé la cote. A présent, 18 des 40 sociétés qui composent l'indice phare du marché parisien sont d'anciennes entreprises publiques (ou des firmes impliquées par cette libéralisation). Elles ont permis de drainer de nouveaux épargnants et contribué au rayonnement international de la Bourse de Paris.

Le développement de l'actionnariat salarié

Enfin, ces opérations ont eu des conséquences sociales. Parfois spectaculaires. En rentrant dans le rang, Renault - jadis «forteresse ouvrière» - s'est banalisé. D'autres groupes ont littéralement muté. Telle France Télécom, née en 1988. Auparavant, c'était une direction générale dépendant du ministère des PTT et ses clients étaient des usagers. La fin du monopole, l'ouverture du capital, l'arrêt (depuis 1996) du recrutement de fonctionnaires… «Tout cela a été vécu comme autant de chocs culturels», raconte la syndicaliste Hélène Adam (SUD PTT), vingt et un ans de maison. Mais c'est le développement de l'actionnariat salarié qui a le plus marqué les esprits. Mise sur le marché en octobre 1997 à 27 €, l'action a atteint 188 € en 2000, au plus fort de la bulle Internet. Le personnel, qui avait obtenu ses titres à un tarif préférentiel (12 €), commence alors à rêver, mais l'épargne est bloquée cinq ans. En 2002, quand les salariés peuvent vendre, le cours de leur action est retombé à moins de 10 €. A présent, il reste au-dessous du prix d'introduction. Et l'intérêt de l'actionnaire ne rejoint pas forcément celui du salarié! Après avoir déjà réduit d'un tiers ses effectifs (en France) depuis la privatisation, France Télécom n'est sans doute pas au bout de ses peines.

Au-delà de ces changements, c'est le capitalisme français qui s'est transformé. A commencer par ses dirigeants. A l'heure actuelle, seuls Patrick Le Lay (TF 1) et Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain) demeurent encore en poste et tous deux s'apprêtent à passer la main. L'actionnariat des entreprises a également été bouleversé. Les groupes d'actionnaires stables - les fameux «noyaux durs» - ont vécu. Installés par Edouard Balladur, très controversés, ils auront finalement tenu leur rôle: dissuader toute agression extérieure, le temps que les sociétés s'acclimatent au marché. Mais trop souvent émiettés (Suez comptait à l'origine 23 actionnaires qui se partageaient 28,5% du capital!), trop entremêlés (on dénonce alors le «capitalisme de barbichette»), ces «groupements de pépins», ironise un banquier, ont volé en éclats. Désormais, plus de 46% du capital des sociétés du CAC 40 sont détenus par des investisseurs étrangers - les nouveaux maîtres du jeu. «Faute d'avoir mis en place des fonds de pension», déplore Gérard Augustin-Normand, président de Richelieu Finance.

Aujourd'hui, la liste des «privatisables» paraît s'épuiser. Après la cession des sociétés d'autoroutes, l'ouverture, ces jours-ci, du capital d'Aéroports de Paris pourrait bien être la dernière opération d'ampleur avant la prochaine élection présidentielle. Ensuite, l'Etat choisira ou non de vendre ses participations résiduelles dans les sociétés cotées et de poursuivre l'ouverture du capital des entreprises publiques comme EDF, voire - demain - de la SNCF, d'Areva ou, comme en Allemagne, de La Poste. Mais faut-il aller plus loin? Rien n'est moins sûr. Le débat autour des privatisations s'est apaisé. Un certain pragmatisme semble désormais l'emporter sur le dogmatisme d'antan. La présence de l'Etat n'est plus systématiquement contestée. Elle peut même être salvatrice. N'a-t-elle pas permis le rétablissement d'Alstom?

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