Entretien de M. Philippe Douste-Blazy avec "Europe 1" (Paris, 13 juillet 2006)

Publié le par rezeid

"M. Philippe Douste-Blazy fait preuve de courage, Jacques Chirac et Villepin sont les deux  capable aujourd'hui de faire entendre la France . Ni Sarko, ni Ségolène, ni Fabius, ni Bayrou, ni Jospin n'ont l'expérience et les analyses parfaites de la politique internationale Chiraco-Villepéniste" Rezeid 

Q - Israël a bombardé ce matin au Liban tout ce qui marque une présence du Hezbollah, ponts, télévision Almanach, pratiquement détruite, et surtout aéroport de Beyrouth. Que dit la France ce matin ?

R - Nous condamnons cette action de guerre disproportionnée qui a deux conséquences : celle de contraindre désormais toute personne qui veut entrer au Liban de passer soit par la mer, soit par la Syrie, et celle de prendre le risque de replonger le Liban dans les pires années de guerre avec le départ de milliers de Libanais qui voudront fuir alors qu’ils étaient en train de reconstruire leur pays.

Oui, nous sommes très préoccupés par les développements récents à la frontière israélo-libanaise qui ont provoqué la mort de plusieurs soldats israéliens et qui ont conduit au bombardement, cette nuit, de l’aéroport de Beyrouth par l’aviation israélienne.

Q - Hier le Premier ministre israélien disait : "c’est un acte de guerre de nous enlever des soldats israéliens" ; aujourd’hui le Hezbollah dit : "c’est un acte de guerre". Que dit la France ?

R - Nous condamnons ce qui vient de se passer. Nous venons de dire que c’est un acte de guerre disproportionné avec des conséquences très négatives pour le Liban. On prend le risque d’un engrenage de la violence très dangereux qui peut déstabiliser toute la région et remettre en cause, en particulier, tout ce que notre pays a fait depuis plus de deux ans pour que le Liban retrouve sa souveraineté et son intégrité.

Q - D’accord, mais est-ce que vous conseillez, par exemple, au Liban, dont nous sommes les amis, de sortir le Hezbollah du gouvernement libanais de Beyrouth et de désarmer le Hezbollah qui fait ce qu’il veut au Liban.

R - Il est absolument évident que nous demandons que l’unité, que la souveraineté, que l’intégrité territoriale de Liban, soient préservés ; il ne faut absolument pas revenir en arrière. Il y a actuellement au Liban tout un mécanisme politique qui s’est patiemment construit depuis plusieurs mois avec la Conférence de dialogue national. Ce dialogue national doit se poursuivre et aboutir aux deux objectifs prévus par les Nations unies : le démantèlement de toutes les milices et la restauration de l’autorité du gouvernement de M. Siniora sur l’ensemble du territoire libanais...

Q - D’accord, mais cela, c’est de la théorie Monsieur le ministre mais cela ne se fait pas...

R - Ce qui n’est pas de la théorie, c’est que nous appuyons aujourd’hui la demande libanaise d’une saisine du Conseil de sécurité des Nations unies dans les délais les plus brefs.

Q - Donc la France soutient totalement le Liban face à ce qui est en train de faire de la part d’Israël, qu’Israël estime répliquer ?

R - Oui, nous avons d’ailleurs, concernant le Hezbollah, condamné dès hier matin les tirs de roquettes sur la ville de Kyriat Shmona, comme nous avons condamné l’enlèvement des deux soldats israéliens dont nous demandons aujourd’hui la libération immédiate et sans condition.

Il s’agit d’actes irresponsables de la part du Hezbollah.

Q - Mais par exemple, si on ne rend pas à Israël ses soldats enlevés ,sur les deux fronts, est-ce que vous comprenez que l’armée d’Israël aille les chercher, coûte que coûte, et là où ils sont ?

R - Seuls la médiation, la négociation, le processus politique, peuvent aboutir à un résultat. Comment voulez-vous que dans cet embrasement la spirale de la violence puisse servir à quelque chose ? Elle ne servira à rien. Nous l’avons dit aux deux parties ; c’est absolument évident.

Devant la nouvelle épreuve qui frappe cette région, nous plaidons pour le recul de la violence. Cela doit se traduire par l’engagement du Hezbollah et du Hamas de libérer les soldats israéliens enlevés et de cesser les tirs de roquettes contre le territoire israélien, mais aussi par l’engagement des autorités israéliennes de libérer les responsables élus du Hamas et d’arrêter les opérations militaires israéliennes

Cela doit passer par la médiation et il est vrai que l’Union européenne peut jouer là un rôle politique comme elle l’a fait, il y a plusieurs mois, à Rafah, au point de frontière entre Gaza et Israël. Je crois que l’Union européenne est en mesure d’apporter son aide par la négociation, par le processus politique.

Q - Vous dites bien ce matin que c’est une "action de guerre disproportionnée". D’action de guerre en acte de guerre, est-ce qu’on est cet été 2006, dans une guerre régionale dangereuse ?

R - C’est absolument le risque aujourd’hui qui existe depuis quelques heures. Il y a eu le bombardement d’un aéroport, d’un pays totalement souverain, pays d’ailleurs ami de la France. Et cet acte de guerre est disproportionné, bien sûr. La seule solution, c’est de revenir à la raison de part et d’autre et d’arrêter avec cette spirale, qui ne peut aboutir qu’à une catastrophe non plus locale, mais régionale.

Q - D’autant plus que le Hamas attaquant à Gaza, le Hezbollah à la frontière israélo-libanaise, Israël est attaqué sur deux fronts, comme assailli.

R - Il ne faut pas non plus que l’aboutissement de cela soit l’isolement d’un pays comme le Liban, qui n’a plus qu’une seule solution, c’est de passer par son voisin la Syrie ou alors par la mer ? Et c’est quelque chose évidemment d’absolument anormal. Nous appuyons le Liban, la souveraineté et l’intégrité libanaises. Il faut que ces deux éléments soient préservés, il ne faut pas revenir en arrière. Je vous le dis ce matin de la manière la plus sérieuse.

Q - Zinédine Zidane a tenu hier des propos forts et qui sont peut-être applicables dans votre domaine. Il a dit à peu près : on peut condamner la réaction, il faut aussi juger la provocation. Entre Israël et le Hezbollah, qui provoque, qui réagit ?

R - Vous savez, c’est vrai que l’enlèvement du soldat israélien - de nationalité française d’ailleurs - à Gaza dimanche, il y a maintenant 10 jours, a été le point de départ d’une réaction israélienne qui a été considérée également comme disproportionnée. Le fait qu’on enlève chez eux, à leur domicile ou à leur hôtel, des ministres du gouvernement palestinien issu d’élections législatives transparentes, avec une participation de plus de 72 %, le fait qu’on enlève et qu’on passe les menottes, une cagoule, à des députés du Hamas - même si nous condamnons le Hamas dans la mesure où c’est une organisation sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne, même si nous leur demandons de renoncer à la violence, même si nous leur demandons de reconnaître Israël -, je ne vois pas quel droit international peut permettre à Israël de faire cela. Il n’y a aucun droit international qui puisse permettre d’arrêter des élus, qu’ils soient du gouvernement ou du Parlement. Ce sont des actes qui sont en effet tout à fait disproportionnés.

Q - Cela est un des graves problèmes du début de l’été mais il y en a un autre. A Paris au Quai d’Orsay, pratiquement dans vos bureaux, les Occidentaux ont décidé hier, avec MmeCondoleezza Rice, avec M. Solana, avec l’Allemand, même des Chinois, le retour aux Nations unies à propos de la crise de l’Iran. A quoi servent ces allers retours ? On a l’impression que c’est surtout la gesticulation spectaculaire de l’impuissance.

R - Oui, j’ai réuni hier au Quai d’Orsay le groupe des Six, c’est-à-dire les Américains, les Russes, les Chinois et puis les Européens, c’est-à-dire les Britanniques, les Allemands et les Français, les trois pays européens qui travaillent au nom des Vingt-Cinq.

Q - Donc retour au Conseil de sécurité et aux Nations unies.

R - Oui. En effet il s’agit d’un élément important. Le 1er juin à Vienne, nous avions décidé quelque chose de tout à fait nouveau : c’était de proposer aux Iraniens ce qu’on appelle un paquet positif, des propositions ambitieuses et positives sur le plan économique, politique et nucléaire - civil bien sûr. Les Iraniens ont le droit à l’énergie nucléaire à condition que ce soit à des fins pacifiques. Et nous l’avons fait avec des Américains qui, pour la première fois depuis longtemps, avaient dit qu’ils étaient prêts à négocier aux côtés des Européens avec les Iraniens.

Q - Vous nous en aviez parlé ici même et on voyait l’influence de la France, des coups de téléphone de Bush, de Chirac. On en est là aujourd’hui : vous renvoyez aux Nations unies. Qu’est-ce que vous en attendez ? Est-ce que par exemple ce matin, les Occidentaux, à travers vous, fixent, comment dire, un délai, je ne dis pas un ultimatum, un délai aux Iraniens et quel délai ?

R - Oui, parce que nous n’avons aucune indication sur la disposition des Iraniens à discuter sérieusement de ce que nous avons proposé. Ils n’ont pris aucune mesure pour permettre aux négociations de débuter. Nous sommes donc très déçus. Nous avons pris une décision en deux étapes : la première étape c’est une résolution le plus rapidement possible, dans quelques jours, aux Nations Unies pour demander, pour exiger la suspension de toute activité nucléaire sensible - enrichissement et retraitement de l’uranium - par l’Iran, et ce, de manière obligatoire.

Q - Si l’Iran répond non ?

R - Si l’Iran répond non à la mi-août - on donne un délai jusqu’à la mi-août...

Q - Donc délai mi-août.

R - Mi-août oui, eh bien là, nous allons proposer une résolution placée sous le chapitre 7 de la Charte des Nations unies et en particulier sous l’article 41 de celle-ci.

Q - Il y a l’article 41 qui dit ?

R - Nous avons parlé de l’article 41 qui en particulier, propose une panoplie de mesures négatives, y compris économiques.

Q - Alors je peux les citer : l’interruption complète ou partielle des relations économiques ou des communications ferroviaires, maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, radio et autres communications, ainsi que la rupture des relations diplomatiques. Est-ce que c’est le début du début d’une sorte d’embargo économique, par exemple ?

R - Pour la première fois, il y a un message en effet portant sur des mesures négatives économiques par l’ensemble de la communauté internationale, en tout cas de la part de ces six pays occidentaux. Et d’autre part, il y a à la fois un message de fermeté mais également d’ouverture, parce que si l’Iran répond positivement à ce que nous avons demandé, alors la main est toujours tendue. Les Iraniens sont un grand peuple, une grande civilisation qu’il faut respecter. Cela s’appelle la double suspension. Nous, nous pouvons demander la suspension obligatoire des activités nucléaires sensibles iraniennes et s’ils l’acceptent, nous suspendons notre action au Conseil de sécurité.

Q - Le problème c’est que les Occidentaux voudraient aller vite - vous donnez des étapes, des délais - et que l’Iran a intérêt, on le voit, à gagner du temps. Mais la question que j’ai envie de vous poser, c’est que Mme Condoleezza Rice elle devient peu à peu votre amie, vous lui parlez beaucoup. Est-ce qu’en privé, elle menace quelquefois l’Iran de représailles ou de frappes militaires même localisées ?

R - Non. Mme Rice comme tous les autres ministres des Affaires étrangères qui sont autour de la table, comme ceux qui étaient hier au Quai d’Orsay, pense ce que le président Chirac a dit depuis longtemps, que la seule voie pour l’Iran, c’est la voie diplomatique. Et qu’aujourd’hui, nous devons en effet établir un calendrier, montrer une unité de la communauté internationale parce que les Iraniens n’attendent qu’une seule chose, c’est que les Russes et les Chinois soient d’un côté, les autres pays de l’autre. Ce n’est pas le cas aujourd’hui grâce, en particulier, à la réunion qui s’est tenue hier à Paris, grâce aussi à la possibilité de tendre la main aux Iraniens, s’ils changent d’avis. Mais il faut qu’ils changent d’avis, il faut qu’ils reviennent à la raison, sinon ils seront coupés de la communauté internationale.

Q - Le président Bush a passé la nuit dans l’ex-Allemagne de l’Est, dans la ville de la chancelière Merkel. Est-ce que ça veut dire qu’il gagne un allié et que l’Europe et peut-être la France perd l’allié, le partenaire qui a toujours été pour la construction européenne un roc, un pic, un promontoire ?

R - Quand vous croyez comme moi très fortement au pilier franco-allemand, à l’axe entre l’Allemagne et la France, vous ne pouvez que vous réjouir de voir que l’Allemagne a aussi d’excellentes relations avec des grandes puissances comme les Etats Unis.

Q - C’est-à-dire qu’on revient à une manière équilibrée de voir et de construire les rapports avec l’Europe et les Etats-Unis.

R - Oui enfin nous avons en tous cas d’excellents rapports avec les Etats-Unis. Comme vous le savez, nous ne sommes pas d’accord sur tout avec les Américains mais nous travaillons ensemble et en particulier sur la question du Liban, dont vous parliez tout à l’heure. Il est évident que depuis plusieurs années, il y a un travail commun effectué sur le retrait syrien du Liban, sur l’aide au gouvernement Siniora. Enfin nous sommes capables aussi de travailler ensemble au Moyen Orient.

Q - Un mot encore. Dans deux jours, c’est à Saint Petersbourg le sommet du G8 chez V. Poutine, aujourd’hui le roi du pétrole et du gaz. Est-ce que c’est le retour en force, en un mot, de la Russie sur la scène du monde ?

R - En tout cas, il est vrai que la Russie préside le G8. Le président Chirac, il y a plusieurs années, l’avait proposé. Il y aura un grand dossier, le dossier énergétique, avec la sécurité des approvisionnements en particulier pour nous, pour l’Union européenne, et le souci de ne pas utiliser l’énergie comme une arme. Lors de ce G8, on abordera probablement des grands sujets internationaux dont nous avons parlé ce matin. Mais c’est le grand retour, sur le plan énergétique, du nucléaire. La France a eu la vision du nucléaire, qui est évidemment la seule solution pour ne pas polluer et pour ne pas avoir un réchauffement de la planète. Cette question aujourd’hui va s’inviter évidemment au G8, plus que jamais./.

Publié dans Le Proche-Orient

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