«Non, je ne suis pas une star », lance avec une petite pointe d'accent américain le Français Jean-Pierre Garnier, 58 ans, le PDG du groupe anglo-américain GlaxoSmithKline, numéro deux mondial de la pharmacie (31,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires). Mais ce diplômé de pharmacologie de l'université Pasteur a beau jouer les modestes, dans le gotha des PDG internationaux, Garnier est une espèce rare ! Il fait partie du très sélect club des Français patrons de multinationales étrangères. Un destin qu'il doit peut-être à son père, redresseur d'entreprises. « Nous avons dû le suivre dans son travail à Dijon, au Mans, à Marseille, Paris, Strasbourg. Ça m'a donné le goût du voyage », plaisante-t-il. Dans les années 70, lauréat du concours Fullbright Fellow, destiné à recruter les meilleurs étudiants à travers le monde, Jean-Pierre Garnier obtient une bourse. Au choix : Harvard (Massachusetts) ou Stanford (Californie). Il opte pour la seconde université - « à cause du soleil et de l'ambiance ». MBA en poche, Jean-Pierre Garnier entre chez Schering-Plough. Il enchaîne dans le groupe pharmaceutique les postes en Suisse, au Danemark, au Portugal, avant de devenir chef commercial de la filiale américaine à Philadelphie. « Dans les années 80, un tel job pour un Français, c'était du jamais-vu », reconnaît-il. Après quinze ans de carrière chez Schering-Plough (qu'il quitte comme président), Jean-Pierre Garnier entre en 1990 chez SmithKline Beecham, comme patron de l'Amérique du Nord. Neuf ans plus tard, il en est nommé président. En 2000 il pousse à la fusion avec Glaxo Wellcome et prend la tête du nouvel ensemble ! Depuis, Jean-Pierre Garnier, fou de squash, partage sa vie entre Londres et Philadelphie et voyage deux cents jours par an. Un patron « made in France » devenu à 100 % un produit d'export.
Combien sont-ils comme lui ? A peine cinq ou six, à la tête des 100 plus grandes entreprises mondiales (si l'on exclut bien sûr les groupes français). Malgré la mondialisation, ce n'est donc pas tous les jours qu'un French boss prend la tête d'une firme étrangère. Pourtant, les exceptions se multiplient ces derniers temps. Depuis 2005, Patrick Cescau, 58 ans, tient seul les rênes d'Unilever, dont les produits remplissent nos placards (Lipton, Carte d'Or, Omo, Cajoline, Dove...). Une première pour cette vénérable multinationale jusqu'ici toujours dirigé par des tandems d'Anglo- Saxons ! Mais Patrick Cescau, un Essec Insead, qui parle six langues et a sillonné la planète durant trente ans pour le compte d'Unilever (s'expatriant en Allemagne, où il a rencontré sa femme, puis aux Pays-Bas, aux Philippines, en Indonésie, aux Etats-Unis), est en train d'infliger une sacrée thérapie de choc au mastodonte anglo-néerlandais ! Autre étoile des « French PDG internationaux », Philippe Varin. Depuis 2003, ce Français de 54 ans dirige le groupe sidérurgique anglo-néerlandais Corus. Cet X-Mines, marié à une femme médecin et père de quatre enfants, a su transformer une entreprise au bord de la faillite en belle fille très courtisée. Quand cet ancien de Pechiney arrive en 2003 chez Corus, l'action cotait 30 pence. Aujourd'hui, l'entreprise fait l'objet d'une féroce dispute entre l'indien Tata, qui propose 500 pence, et le brésilien CSN (515). « Quel que soit le vainqueur, Philippe Varin, chez Corus ou ailleurs, est promis à un avenir brillant », juge à son propos un banquier de la City.
De belles perspectives de carrière ? Des centaines de nos compatriotes dans le monde peuvent y prétendre. Ils sont aujourd'hui directeur financier, directeur international, directeur de marketing dans des grands groupes internationaux - Procter & Gamble, Coca-Cola, Microsoft, Apple, Kraft... Rien qu'aux Etats-Unis, selon le cabinet Transmark Partners, ils seraient déjà 5 000. « Plusieurs d'entre eux vont forcément émerger comme CEO - président de groupe - ces prochaines années », pronostique Jean-Pierre Garnier. Rien d'étonnant à cela. Plus d'un million et demi de Français sont partis ces dernières années à l'étranger, dont plus de 30 % de cadres sup. Ces futurs number one ne sont pas toujours très médiatisés. « Les entreprises redoutent qu'on les leur arrache ! », note la consultante Floriane de Saint-Pierre. Mais sans bruit, certains Frenchies sont déjà devenus des « piliers » de grands groupes. « Souvent, ils ont démarré chez des leaders mondiaux tricolores et se sont vu offrir un tremplin par la concurrence étrangère », raconte le consultant Michael Boroian.
Prenons Thierry Antinori. Depuis six ans, cet Essec de 45 ans d'origine lorraine est membre du directoire de Lufthansa et vice-président exécutif marketing, ventes et distribution de la compagnie. « Auparavant, je m'occupais d'Air France en Allemagne avec mon équipe et j'avais fait beaucoup progresser la compagnie », avoue l'intéressé. Hervé Martin a, lui, été « chassé » par le groupe de luxe italien Ferragamo, qui prépare son introduction en Bourse. Bardé de diplômes (Sciences po, droit et HEC), il est nommé en 2003 direttorre generale prodotto chargé de toutes les collections produits (hors parfums) de la communication et du marketing de Ferragamo, après avoir été successivement patron de la distribution de Cartier aux Etats-Unis, puis patron de Vuitton Europe et de Kenzo (groupe LVMH). Même parcours pour Alain Viot, 43 ans (Essec-MBA), un ancien de Cartier qui vient de prendre en Espagne la direction des porcelaines Llora, un pilier de l'économie de Valence. D'autres managers français, ex-consultants ou banquiers, ont eu aussi la chance de se faire « remarquer » par des clients. Comme Richard Lepeu, qui à Genève dirige aujourd'hui les finances du groupe Richemont, un grand mondial du luxe (Cartier, Van Cleef & Arpels, Jaeger LeCoultre, Piaget...), contrôlé par le Sud-Africain Johann Rupert. « En 1979, je travaillais chez Rothschild et Cie quand la maison Cartier, avec qui j'avais des relations, m'a proposé un job. A l'époque, je ne connaissais de la marque que la bague Cartier trois anneaux que j'avais achetée à ma femme », avoue-t-il.
Mais le plus souvent, les belles réussites à l'étranger tiennent surtout à l'audace seule d'individus qui « ont tenté l'aventure », explique le consultant Michael Boroian. Ainsi en a-t-il été pour Patrick Bousquet-Chavanne, group president du numéro un américain des cosmétiques Estée Lauder depuis 2001. « Quand j'ai préparé mon MBA, dans l'Indiana, j'ai tout de suite senti qu'aux Etats-Unis l'expérience comptait pour 70 % dans une carrière, j'ai alors voulu y rester », explique ce Provençal diplômé de l'Ecole supérieure de commerce de Marseille. Du coup, le jeune homme décroche un premier job comme directeur des ventes d'Elizabeth Arden au Texas et au Nouveau-Mexique. Expérience décoiffante. En 1987, il devient DG pour Arden en Grande-Bretagne jusqu'à ce que la famille Lauder, propriétaire d'Estée Lauder, lui propose de rejoindre le groupe à New York comme directeur international. Après une expérience de deux ans chez Dior, comme patron des opérations internationales, il revient en 1998 aux Etats-Unis chez Estée Lauder, avec pour mission de fusionner les directions américaine et internationale. Au fil des ans, d'ailleurs, le groupe s'est entouré d'une vraie French dream team. Cédric Prouvé, transfuge de L'Oréal, est group president international, Philip Shearer, group president (Clinique, Origins), Véronique Gabai-Pinsky (ex-Dior), senior vice-president designer fragrances, Fabrice Weber (ex-Chanel) prend la division Asie Pacifique ces prochains jours. Enfin, Marie-Rose Tricon, senior vice-president, travaille au lancement des produits Tom Ford pour 2007. « Dans ce groupe de 20 000 personnes, les Français occupent 30 % des postes du top management », reconnaît Patrick Bousquet-Chavanne.
Comme ce dernier, les deux rois des fusions-acquisitions à Londres, deux Français et deux frères, ont eu une fascination pour le monde anglo-saxon. Michaël Zaoui travaille pour Morgan Stanley, Yoël Zaoui pour Goldman Sachs. (On dit qu'en 2005 ils ont empoché des bonus de plus de 6 millions d'euros.) Tous deux nés au Maroc, ils ont passé leur enfance en Italie à cause d'un père haut fonctionnaire à la FAO. Michaël Zaoui, 49 ans, rêvait d'être chef d'orchestre. Il fait... Harvard, après Sciences po et la London School of Economics. Yoël, 45 ans, après HEC et un DEA à Dauphine, gagne Stanford. « Adolescent, je m'intéressais beaucoup à la médecine, explique-t-il. Mais mon père, qui était très ouvert sur le monde, nous a poussés à faire nos études aux Etats-Unis. J'ai commencé en 1988 chez Goldman à New York. La banque m'a proposé ensuite un poste à Londres. » Il réussit toutefois à rester quelques mois de plus à New York, pour s'imprégner davantage du monde des fusions-acquisitions qui le passionnait et était encore balbutiant en Europe. En 1989, Yoël Zaoui choisit la City. Depuis, les deux frères, parfois alliés, parfois adversaires, ont conseillé la plupart des opérations qui ont redessiné ces dernières années le capitalisme français : vente d'Indosuez au Crédit agricole, rachat d'Elf par Total, de Kingsfisher par Castorama, d'Arcelor par Mittal...
Sacré parcours. Aujourd'hui, les émules des Zaoui lorgnent plus vers l'Asie que vers les Etats-Unis. Ainsi, grâce à Asie Extrême, une association montée par des anciens de Sciences po, François Amman est parti pour le GAN au Vietnam et Olivier Burlot à Hongkong pour Hachette Filipacchi. Forts de leur expérience, ils ont depuis monté Adkom, un prospère groupe de presse en Asie. Leur compère de l'association, Joachim Poylo, 36 ans, a lui carrément créé un groupe de restauration, propreté, sécurité et gestion de base vie dans la région. Aden, sa société, vise 55 millions d'euros de chiffre d'affaires l'an prochain et embauche ces prochains mois 6 000 personnes. Autant de réussites qui, pour Christine Lagarde, ministre du Commerce extérieur français, peuvent redonner le moral à la génération Audrey Tautou, à condition d'être vraiment fluent dans la langue du pays où l'on s'installe.
« Après le bac, chaque Français devrait passer une année à l'étranger pour voir ce qui se passe », conseille la ministre, qui sait de quoi elle parle. Cette fille d'un professeur d'anglais a fait à 17 ans sa première immersion aux Etats-Unis, grâce à un séjour organisé par une association créée par les ambulancières américaines de la Première Guerre mondiale. Diplômée d'un DESS de droit social et de la Holton-Arms School à Bethesda (Maryland), cette avocate a été aussi la première femme à présider le cabinet Baker & McKenzie à Chicago jusqu'à son arrivée à Bercy en 2005. « Expatriés ou non, les cadres français parlent de mieux en mieux l'anglais et leur bonne formation générale comme leur créativité sont souvent très appréciées », reconnaît Dominique Reiniche, la patronne de Coca-Cola Europe, une Essec, titulaire d'un MBA, qui a toujours travaillé chez des Anglo-Saxons (chez Procter & Gamble et Kraft). « Les Français ont souvent une approche technique et fouillée des dossiers, qui leur permet d'être performants dans les montages financiers », constate Joël Zaoui. Une French touch reconnue dans une multitude de talents. Ainsi aux Etats-Unis, Calice Becker, 42 ans, est une vedette pour avoir créé de nombreux parfums. A 70 ans, Philippe de Montebello divise le Metropolitan Museum of Art de New York. Frédéric Fekkai a lancé une chaîne de coiffeurs et de produits exportés désormais en France ! En Italie, Jean-Claude Blanc, 42 ans, MBA à la Harvard Business School, dirige la Juventus de Turin, et Jean Todt, à la tête de Ferrari en F1, lui a offert une kyrielle de titres. En Grande-Bretagne, l'Alsacien Arsène Wenger, 56 ans, dirige le club d'Arsenal, à Londres (4,5 millions d'euros de salaire annuel) depuis dix saisons.
Mais au fond, que reste-t-il de français chez ces expatriés de dix, vingt, trente ans ? Une culture, une langue. « On est citoyen du monde, mais on reste toujours attaché à ses racines et si on peut les promouvoir, tant mieux », explique Richard Lepeu. « Quand j'étais présidente de Baker & McKenzie, je commençais toujours mes discours par quelques mots en français », avoue Christine Lagarde. « Nous parlons français à la maison, à Francfort », ajoute Thierry Antinori. Idem à Hongkong pour Raphael Le Masne, un quadra diplômé de Sup de co Nantes, PDG de Shanghai Tang (Richemont) - il a épousé une journaliste belge. Ces expats, mais pas tous, s'offrent une résidence secondaire dans la mère patrie, en Provence, comme pour Patrick Bousquet-Chavanne et Raphael Le Masne. Histoire de donner aux enfants « une éducation à la française », au moins pendant les vacances. L'attachement à la France va-t-il plus loin ? Au point de la privilégier dans le business ? Ce n'est pas exclu. « Quand Adkom organise un Salon de l'aviation d'affaires en Chine et présente les derniers modèles de Dassault à 35 VIP chinois, j'aide la France à vendre sa technologie », répond aussi Olivier Burlot. « Si nous avons choisi d'investir 500 millions d'euros en France pour produire des vaccins (contre les cancers de l'utérus) à Saint-Amand-les-Eaux, explique Jean-Pierre Garnier, c'est parce que j'ai pu avoir avec le ministre de la Santé un excellent dialogue. Mais aussi parce je pense qu'il faut donner aux enfants français d'autres rêves que la simple augmentation du smic. Pour un pays, miser sur sa recherche, c'est l'aider à préparer son avenir. » L'avenir, justement ! Pour la plupart des enfants de patrons expatriés, il est à l'étranger. « Au départ, au moins pour un premier job », explique Léon Bressler, ex-PDG d'Unibail, qui s'installe en Grande-Bretagne pour devenir associé de la nouvelle banque Weinberg Perella. Sa fille est avocate à New York, son fils dans la banque à Londres. Les trois filles de Jean-Pierre Garnier travaillent aux Etats-Unis, l'une comme médecin, l'autre comme juriste, la troisième pour le gouvernement. Ces patrons français rêvent-ils de rentrer au bercail ? « Sûrement », avoue Léon Bressler. « Ma valeur ajoutée est en Asie, je ne me vois pas ailleurs », confesse Raphael Le Masne. Il est vrai que presque une génération les sépare...
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