Dominique de villepin

Publié le par rezeid

Dominique de Villepin gouvernera jusqu'au bout. A coups de séminaires (gouvernementaux), de conseils stratégiques (sur l'attractivité), de conférences (sur la croissance, les finances publiques), de projets de loi (sur le droit au logement) et de décrets (antitabac), il sera dans l'action. Parce que le quinquennat l'exige et parce que l'action est un puissant remède. Un antidote à cette injustice politique qu'avant lui beaucoup d'autres Premiers ministres ont vécue dans leur chair : avoir tenu le gouvernail et pourtant ne pas être la vedette du film présidentiel qui est en train de se tourner.

Certes, le chef du gouvernement ne s'est pas encore rallié au président de l'UMP. Il ménagera sa liberté aussi longtemps que le silence élyséen le lui permettra. Mais, si Dominique de Villepin peut encore espérer peser sur l'élection de 2007 c'est comme allié de Nicolas Sarkozy, pas comme recours. Matignon lui a rogné les ailes sans épuiser ses ambitions. La brûlure n'en est que plus profonde.

Si encore la croissance était en berne, le chômage en hausse, les déficits en extension, la punition se comprendrait. Si encore il sortait éreinté de l'exercice, avec le dos voûté, des kilos en trop et de grosses poches sous les yeux, comme naguère Pierre Mauroy ou plus récemment Jean-Pierre Raffarin, le repos qui s'annonce aurait un côté salvateur. Mais non il est en pleine forme physique et les chiffres s'améliorent. Le taux de chômage ? 8,6 % en décembre dernier contre 10,1 % en juin 2005 lorsqu'il s'est installé Rue de Varenne dans la foulée d'un référendum calamiteux pour le pouvoir en place. C'est le plus bas niveau depuis juin 2001. Les déficits ? Pas vaincus mais en réduction. Pour la première fois depuis six ans, l'Etat affiche un équilibre de ses finances, hors paiement des intérêts de la dette. La croissance ? Pas mirobolante mais en amélioration tout de même de près d'un point par rapport à ce qu'elle était en 2005. Alors, tout naturellement, le Premier ministre tire des plans sur l'avenir. Il rêve, comme naguère Lionel Jospin, d'être celui qui ramènera le plein-emploi en France. Il se fixe des challenges : amener la croissance à un rythme annuel de 3,5 %. Il égrène les quatre chantiers incontournables du prochain quinquennat : la compétitivité, l'emploi, le désendettement, les retraites. Il développe ses recettes : prévoir une année de formation gratuite pour tous ceux qui ont une faible qualification, poursuivre la baisse des prélèvements, travailler plus longtemps pour rétablir l'équilibre de l'assurance-vieillesse... Il défend sa méthode : un mixte de rapidité et d'expérimentation (1), mais qui l'écoute ? Un autre, à droite, occupe tout l'espace médiatico-politique : Nicolas Sarkozy, le partisan de la rupture !

Il est de multiples façons de sortir de Matignon : beau joueur (Jacques Chaban-Delmas), lessivé (Raymond Barre), conspuée (Edith Cresson), droit dans ses bottes (Alain Juppé), populaire (Michel Rocard), digne (Edouard Balladur), sonné (Lionel Jospin), essoré (Jean-Pierre Raffarin). Mais il est une règle qui jusqu'à présent ne s'est jamais démentie : la fonction ne fait pas de cadeau. Loin de servir de tremplin aux ambitieux, elle détruit leurs rêves élyséens. Dominique de Villepin ne l'ignorait pas. Il a tout fait pour déjouer le mauvais sort, se préparant à la fonction comme aucun autre candidat n'avait eu l'occasion de le faire. Il a pourtant échoué comme les autres à faire de Matignon un marchepied vers l'Elysée.

Quand on analyse fondamentalement les raisons de son échec, on en trouve une conjoncturelle et deux autres plus profondes. La conjoncturelle, c'est la bataille du contrat première embauche qu'il a menée sabre au clair il y a exactement un an et qui a révélé tous les défauts de cuirasse : manque de concertation en amont, manque d'appui en aval, manque de temps tout court pour digérer l'épreuve et repartir de l'avant. « Le CPE était sans doute prématuré, mais où sont les solutions au chômage des jeunes ? » s'interroge-t-il aujourd'hui. Plus fondamentalement, ce dont a souffert Dominique de Villepin et ce dont il continuera de souffrir s'il persévère en politique, c'est d'être un non-élu, sans assise locale, sans compréhension pour la versatilité dont font preuve les représentants du peuple lorsque le vent souffle trop fort. Dominique de Villepin aime la France passionnément, mais il ne supporte ni les petits calculs ni les petites lâchetés de ses représentants. Un autre avant lui avait cru pouvoir s'affranchir des contraintes du microcosme avant de se rendre à l'évidence : sans parti, aucun avenir présidentiel n'est possible. « En dehors de mon cercle d'amis j'étais vraiment seul », constate Raymond Barre, en commentant le chemin de croix qu'il a vécu lors de sa campagne présidentielle de 1988 (2).

Pourtant, jusqu'à la dernière minute, Dominique de Villepin aura l'espoir que rien n'est encore joué, que la présidentielle ne répond pas aux critères partisans, qu'elle est la rencontre entre un homme et un peuple, qu'un espace s'ouvrira. Encore faudrait-il que le Premier ministre soit perçu dans l'opinion comme une vraie alternative à Nicolas Sarkozy. En 1995, le match Chirac-Balladur c'était la fracture sociale contre l'ordre établi. Quels seraient aujourd'hui les termes d'une alternative Villepin-Sarkozy ? Mystère. « Villepin n'a pas su transcender le réel », commente le sociologue Denis Muzet, « se cramponnant à l'action quotidienne, tendu vers des résultats rapides, crispé sur l'urgence qu'il s'était fixée... obstiné sur l'obstacle, non sans mérite, cet hyperactif entêté s'est refusé à ouvrir un horizon » (3). C'est là que le piège de Matignon a fonctionné à plein : la fonction l'a en quelque sorte rétréci dans l'action alors que le ministère des Affaires étrangères, trois ans plus tôt, l'avait au contraire installé dans une vision planétaire, celle du non-alignement sur les Etats-Unis.

Malgré tout, la voix de Dominique de Villepin comptera dans la campagne. Le Premier ministre est devenu, malgré lui, le passeur entre Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy : celui qui embellit la fin du quinquennat pour rendre la rupture moins brutale. Il est aussi le directeur de conscience d'une campagne qui menace à chaque tournant de verser dans la démagogie. On peut bien dire n'importe quoi avant une élection, on ne peut pas gouverner n'importe comment après. A la fonction qu'il occupe, Dominique de Villepin est mieux placé que quiconque pour le savoir. Alors, à la droite comme à la gauche, il martèle quelques évidences : par exemple que le désendettement est une « vertu » et non « une punition » et qu'il vaut mieux s'y accrocher plutôt que de promettre trop de dépenses ou trop de baisses d'impôts. A cette aune, son rôle dans la campagne peut se révéler très utile. Même s'il n'est pas précisément celui dont il avait rêvé.

FRANÇOISE FRESSOZ est éditorialiste aux « Echos ».

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