"Napoléon a été débordé par le pouvoir"

Publié le par rezeid

L'ancien premier ministre Dominique de Villepin et le directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz, confrontent leurs points de vue sur l'épopée impériale.

 
LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Raymond Aron disait : « Les Français s'obstinent à traiter en héros Louis XIV et Napoléon auxquels manquèrent par-dessus tout sagesse et mesure. » Au fond, par son esprit de conquête, Napoléon n'est-il pas un anachronisme dans une Europe où triomphe déjà, depuis Montesquieu, l'« esprit de commerce » ?
 
Dominique de VILLEPIN. - Ce sera l'analyse, parfois cruelle, des libéraux comme Benjamin Constant. Il est vrai que le choix anglais, en ce début de XIXe siècle, est un choix plus prometteur que celui de la France. Mais, à la décharge de Napoléon, il faut revenir sur les circonstances particulières qui l'ont conduit au pouvoir en Brumaire. Nous sommes au sortir d'une révolution meurtrière que nul ne parvient à maîtriser. Depuis 1789, le pouvoir est en fusion. La France a connu la monarchie constitutionnelle, la Convention, puis le Directoire. Les Français sont épuisés, le pays est à bout de rêve. La force et le talent de Napoléon, c'est d'arriver à terminer la révolution et ranimer ce pouvoir tombé dans le ruisseau. Napoléon dote dans le même temps la France d'un État efficace, notamment grâce à la centralisation, il crée un Code civil, il impose ses « masses de granit », etc. Taine dira qu'il a « fait la France moderne ». Tout cela est à mettre au crédit de Napoléon. Mais cet homme charismatique, selon la conception de Max Weber, va être peu à peu débordé par le pouvoir qui est d'autant plus fragile qu'il grandit. Ce sont les deux faces de Napoléon que j'essaye d'évoquer dans mon livre. Son génie de la réconciliation, à travers le Concordat, le retour des émigrés, la paix d'Amiens (1802), etc., a pour revers une ivresse du pouvoir, ce « soleil noir de la puissance » qui fait que la chute est inscrite dans les gênes de l'aventure.
 

 
Napoléon était-il condamné à échouer ?
 
Thierry LENTZ. - L'histoire le montre, mais, si on examine les faits de près, on s'aperçoit que Napoléon a mal négocié quelques tournants essentiels et probablement surestimé la capacité réelle de la France à dominer seule l'Europe. En économie, en finances, en diplomatie et en géopolitique, il cède en quelque sorte aux illusions de l'hyperpuissance. Ce qui le perd, c'est la déconnexion entre sa vision personnelle et la réalité politique du pays et de l'Europe. Jean-Claude Casanova dit parfois que Napoléon a résolu les problèmes du XVIIIe siècle pendant que les Anglais résolvaient les problèmes du XXIe siècle. C'est très juste.
 
D. V. - Beaucoup de choses s'expliquent par la précarité du pouvoir qui, dès l'origine, entraîne Napoléon dans une fuite en avant. Cette fragilité est frappante dès le coup d'État du 18 Brumaire et les deux conspirations de 1800 et de 1804 (qui conduit à l'exécution du duc d'Enghien). Cet homme de pouvoir reste un homme fragile. Il a peur. Ces lacunes de légitimité le conduisent à deux surenchères : la première, c'est le choix de l'hérédité avec le sacre de 1804 et, la seconde, le choix de la conquête institué par le Blocus continental (1806) où Napoléon essaye de « conquérir la mer par la puissance de la terre », comme il dit. À défaut de pouvoir mener la guerre directement en Angleterre, il tente de l'isoler du continent. Il devient agresseur alors que la France, à Marengo, à Austerlitz ou à Iéna, avait été l'agressée. Le pouvoir change de nature. Napoléon s'est coupé de la Révolution en 1804 et il s'est coupé de l'Europe en 1806. Un malentendu fondamental s'instaure à ce moment entre cet homme et la société française qui aspire plus que jamais à la paix.
 

 
Cette politique de conquête se justifierait par la légitimité fragile de Napoléon ?
 
T. L. - La légitimité n'est pas une question théorique pour Napoléon. Mais c'est un sujet qui l'a hanté parce qu'il est arrivé à un moment de l'histoire où on ne sait plus où est la légitimité. Dominique de Villepin a parfaitement raison d'insister sur l'ambiguïté du 18 Brumaire. La légitimité matérielle de Bonaparte tient alors au fait qu'il l'a emporté sur Sieyès. Mais il suffirait qu'un autre homme providentiel arrive pour que l'aventure s'achève. C'est pourquoi Napoléon se voudra à la fois national, monarchique, nouveau Charlemagne et représentant de la nation, etc. Au carrefour des légitimités, il choisit tous les chemins à la fois. Et finalement, il ne sera jamais sûr de conserver le pouvoir. Certes, Napoléon perd pied après 1807 ; il perd même le sens de la mesure. Mais, avant cette date, l'environnement international ne lui est pas favorable. Les vieilles ambitions diplomatiques, le combat séculaire entre la France et l'Angleterre, cette « deuxième guerre de Cent Ans », comme disait Gaxotte, reviennent au premier plan. Jusqu'en 1807, Napoléon n'est pas encore l'élément central du jeu, parce que, après tout, s'il avait été à ce point l'ennemi de l'Europe, celle-ci n'aurait pas attendu 1813 pour mettre en place une coalition générale contre lui. Jusqu'en 1807-1808, Napoléon est encore utile à beaucoup en Europe parce qu'il permet une bonne distribution des cartes. Et probablement son erreur, c'est qu'à ces moments charnières il ne sait pas saisir sa chance.
 
D. V. - C'est tout à fait juste. L'Europe ne comprend pas immédiatement la menace que représente Napoléon. De même, Napoléon croit rassurer l'Europe par le sacre. Il y a donc un malentendu au départ. Je crois que, en matière de légitimité, il faut saluer l'extraordinaire ambition de Napoléon. Il entend réconcilier l'Ancien Régime et la Révolution. C'est ce qui explique sa boulimie réformatrice. Il superpose les légitimités, celle du chef de guerre, par laquelle il s'impose, mais aussi la légitimité politique. Avec le sacre de 1804, il cumule le globe du Saint Empire romain germanique, la couronne de lauriers de César, le saint chrême des Bourbons, Charlemagne, le serment constitutionnel, etc. Il a aussi la volonté d'y ajouter la souveraineté populaire, à travers le plébiscite en 1804. Mais, cette légitimité politique s'use très vite. Finalement, c'est par la conquête qu'il va essayer de restaurer sa légitimité d'origine. « La conquête m'a fait ce que je suis, dit-il. La conquête seule peut me maintenir. » Mais le pouvoir est alors suspendu à la victoire. D'où cette fuite en avant et cette métamorphose de l'homme à partir du Blocus. À ce tournant majeur du règne correspond d'ailleurs la mutation physique et morale de l'Empereur. Ses traits s'alourdissent, il devient impatient et odieux, une espèce de dépression s'empare de lui. Il s'enferme, il s'isole dans sa cour.
 

 
Vous insistez sur l'esprit de cour. Mais rien n'obligeait Napoléon à créer une cour ?
 
D. V. - Non, mais l'esprit de cour, avec ses calculs, ses complots et ses bassesses, existe bien avant la création de la cour impériale. Dès le départ, Napoléon a essayé de maîtriser les ambitions de tous les acteurs de son temps, ceux qui ont gagné leurs galons sur le champ de bataille comme ceux qui rentrent d'émigration. Il croit pouvoir tenir en haleine par les vanités. Mais les vanités, une fois satisfaites, se lassent du risque. L'esprit de conservation tue alors l'esprit de conquête. L'exemple de l'armée est éloquent. En 1814, Napoléon a l'armée avec lui, mais il n'a plus les maréchaux... Je pense que s'il y a une leçon à tirer de l'expérience, c'est que la cour est intimement liée au pouvoir. Elle se métamorphose selon les régimes. L'esprit de cour est encore plus dangereux depuis la révolution car il est plus souterrain. Tocqueville disait que « les républiques démocratiques mettent l'esprit de cour à la portée du plus grand nombre et le font pénétrer dans toutes les classes ». Il faut, quand on a conscience de ce danger, tenter d'enrayer cet esprit, notamment par le volontarisme politique. Or, Thierry Lentz a fort bien posé une question : est-ce que Napoléon, homme du « tout politique », ne tue pas, de ce fait même, la politique ? C'est un risque majeur car Napoléon opère une fusion pouvoir-société autour de sa personne. Mais c'est dangereux car cela tue l'alternative politique, cela réduit la politique à une unanimité factice, lourde de tensions futures. L'entreprise napoléonienne est aussi vouée à l'échec parce qu'elle n'a pas réussi à établir des rapports harmonieux entre le pouvoir et la société.
 

 
L'Empire est en effet un « désert intellectuel ». Presse servile, censure, absence d'esprit civique. Napoléon a encouragé le Français à se replier « sur son repos ou son succès », comme disait Constant. C'est déjà le triomphe de M. Homais.
 
T. L. - Le régime n'est pas aussi atone que les écrivains de la Restauration l'ont décrit. Compte tenu des circonstances de départ - cette nécessité de remettre de l'ordre, comme l'a souligné Dominique de Villepin -, on ne pouvait pas tout faire d'un coup. Je ne pense pas que Napoléon ait été un libéral. Mais peut-on dire qu'il a tué la politique ? Je dirais plutôt que la politique s'est endormie, comme elle s'endort toujours quand la lutte pour le pouvoir est inutile. Les politiciens de cette époque connaissaient aussi bien les rapports de force que ceux d'aujourd'hui et, en plus, c'est leur vie qui est en jeu. Il y a des moments où les circonstances rendent l'action inutile. D'ailleurs, l'opposition était affaiblie parce qu'elle était aussi très divisée. Il y avait, d'un côté, les républicains qui étaient si éparpillés que le régime pouvait facilement les attirer ou les faire taire. De l'autre côté, l'opposition royaliste attendait le retour des Bourbons. Je crois enfin que les libéraux du XIXe siècle perdent un peu de vue la situation de Napoléon. Ses adversaires sont des gens dangereux et il ne peut pas se permettre de perdre. Et pourtant, la seule exécution politique du Consulat et de l'Empire, c'est celle du duc d'Enghien. Ce n'est pas un régime sanguinaire, ni même une dictature.
 

 
Moins libéral ?
 
T. L. - Disons que le régime anglais est surtout aristocratique. Voyez comment sont élus les députés anglais et ceux qu'ils représentent vraiment à l'époque. En Angleterre, le régime parlementaire sert les élites mais sa grande force est d'être considéré légitime par l'ensemble des sujets. L'Empire cherche, lui, une adhésion des masses qui, à l'époque, ne se reconnaissent pas du tout en France dans l'opposition libérale. M. de Villepin parle de consensus dans son livre. Le consensus pour Napoléon, c'est la mise en place d'une société bourgeoise soutenue par des corps intermédiaires, sinon légitimes, du moins crédibles et capables de défendre le régime. En ce sens, Napoléon joue parfaitement le rôle du « sauveur », comme l'a défini Jean Tulard. Quand il cessera d'être utile, la bourgeoisie se détachera de lui et le train des choses continuera avec les mêmes structures et parfois les mêmes personnes.
 

 
L'échec politique de l'Empire est-il lourd d'avenir ?
 
D. V. - Quand Furet dit que Napoléon est un Louis XIV de l'État démocratique et que la France moderne naît « dans cette réconciliation posthume de Louis XIV et de Robespierre », il a raison. Napoléon modernise l'héritage absolutiste, il ne tient pas compte de l'esprit libéral. Mais, en France, la Révolution amorcée par la liberté a très vite étouffé la liberté. Napoléon en prend acte. Il disait : « Les Français sont indifférents à la liberté ; ils ne la comprennent ni ne l'aiment ; la vanité est leur seule passion et l'égalité politique (...) est le seul droit politique dont ils fassent cas. » Stendhal estimait que rien de plus juste n'avait été dit sur la nation française. Les tensions qui traversent alors la société depuis la Révolution sont trop fortes pour trouver un juste équilibre entre les pouvoirs. Ce qui se fait dans le sang enclenche des logiques d'affrontement qui se reproduiront d'ailleurs tout au long du XIXe siècle. De ce point de vue, la chance des révolutions anglaise puis américaine, c'est d'avoir inscrit comme principe premier la liberté et comme règle le pragmatisme.
Source: le figaro

Publié dans Divers

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heckmann jean-claude 28/01/2010 14:44


Très heureux pour vous et la politique. Très heureux de voir une justice indépendante avec des juges dignes et courageux.

Je souhaite vous renvoyer ce message 'très heureux pour vous et pour nous' après les élections présidentielles que vous gagnerez en 2012


résistant 08/09/2007 16:34

Abruti,voici le genre de mot savant qu'utilise un sarkoziste sectaire à l'encontre des personnes qui ne partagent pas les memes convictions qu'eux.Erreur,c'est Sarkozy,l'hautain,le prétentieux,ne calomniez pas Dominique de Villepin,dont est jaloux votre gourou vénéré.

LEGRAND 05/09/2007 15:33

VILLEPIN me fait rire.

Il estime etre en place et en droit de donner des lecons au Président de la République. C'est l'hopital qui se fout de la charité.

Quic'est celui qui a fait passé de maniere illégale et inadmissible des mesures sans négocier?

Réponse : un abruti de l'ENA qui ne sait pas ce que c"'est d'etre élu : De villepin