Dominique de Villepin : son été en enfer

Publié le par rezeid

Tout l'été, l'ancien premier ministre a noirci des carnets de notes de sa petite écriture serrée. Dominique de Villepin a couru 15 kilomètres par jour dans le midi de la France, où le recevait son amie la scénariste Danièle Thompson, puis en août chez un autre intime, le couturier Emanuel Ungaro.

 Entre les deux, en voyage en Polynésie, il a fait une croisière aux îles Marquises avec le magnat des médias américains, Barry Diller, et la créatrice de mode Diane von Furstenberg. Devant ses amis, il parlait de la sortie de Soleil noir de la puissance (568 p., 24,80 euros), le 23 août, chez Perrin, premier opus de sa trilogie napoléonienne. Jamais du 13 septembre, jour de sa troisième audition par les juges chargés de démêler l'affaire Clearstream.

La rentrée de Dominique de Villepin a pourtant débordé les frontières de la littérature. "Ceux-là mêmes qui voulaient m'éloigner de la politique m'y ramènent", accuse-t-il. Aux marges de son introspection des années glorieuses de Napoléon, il ne refuse aucune question politique. Mieux : il devient en quelques jours l'"opposant numéro un" au chef de l'Etat. "Je vais faire à Sarkozy ce que Sarkozy a fait à Chirac", a-t-il lâché au début de l'été à un ami, dans une de ses très rares confidences. Il théorise l'appareil répressif d'Etat qui s'installe en France - voire autour de lui depuis l'élection présidentielle. "Rachida Dati passe ses vacances avec le président, Laurent Le Mesle (nouveau procureur général de Paris) s'occupait de la justice à l'Elysée, Bernard Squarcini doit prendre la direction des "services", Yves Bot sera procureur de la nation, et Martine Monteil (patronne de la police judiciaire) a appelé à voter Sarkozy... Moi, je me défends tout seul. Je n'ai pas tout ça."

"Ce furent des vacances assez bizarres", confirme la scénariste Danièle Thompson. L'été le plus long, peut-être, de Dominique de Villepin. A peine arrivé chez ses amis à Ramatuelle, près de Saint-Tropez, le 4 juillet, le voilà obligé de rentrer dare-dare à Paris. Le 5, après que deux notes découvertes dans l'ordinateur du général Rondot semblent le désigner comme l'instigateur de la manipulation "Clearstream", les enquêteurs l'avertissent sur son portable qu'ils commencent à perquisitionner dans son nouvel appartement, rue Georges-Berger, dans le 17e arrondissement. "DDV" - comme l'a appelé, le premier, le général Rondot dans ses notes - a juste le temps de sauter dans un avion pour regagner la capitale, encore stupéfait aujourd'hui que l'affaire puisse conduire à fouiller "sous les matelas des enfants" et qu'on l'oblige même à vider son petit sac de voyage préparé à la va-vite.

Mis en examen pour "complicité de dénonciation calomnieuse", l'ancien premier ministre a pu éplucher les 27 tomes du dossier d'instruction. Mais dès qu'il s'en échappait, tout le ramenait à l'"affaire", y compris son propre livre. L'ancien premier ministre s'est prêté à l'incontournable séance de dédicaces, exercice incomparable pour faire le point sur ses amitiés. Les fidèles, les vrais, ont eu droit à un mot couché à l'encre bleue : ainsi Benoît Yvert, le directeur du Centre national du livre, son compagnon en bonapartisme, qui avait tant travaillé avec lui sur Les Cent-Jours (Perrin) en 2001. L'opus a été envoyé avec un simple "hommage de l'éditeur" à ceux avec lesquels Dominique de Villepin n'exclut pas un jour de se réconcilier, comme Alain Minc. D'autres, enfin, n'ont tout bonnement pas reçu l'ouvrage. Consigne a été donnée à l'éditeur de ne pas l'envoyer à Franz-Olivier Giesbert, le patron du Point.

Car l'"affaire Clearstream", du nom de cette banque basée au Luxembourg, est aussi une histoire très française d'amitiés brisées et de haines profondes. Malgré les tentatives de médiation de l'éditeur Olivier Orban, plus un mot échangé avec "FOG", qui fut pourtant l'un des meilleurs amis de Villepin, depuis leur rencontre aux Etats-Unis, au milieu des années 1980. "Franz" ne pardonne pas à "Dominique" de lui avoir donné pour du "béton" la machination qui a fait la "une" du Point le 8 juillet 2004, avec, au milieu des bénéficiaires de comptes douteux, un "ministre d'Etat" - Nicolas Sarkozy était alors le seul à jouir de ce rang.

"Giesbert, s'estimant trahi, a du coup transformé en brûlot anti-Villepin son livre sur Jacques Chirac, La Tragédie du président (Flammarion, 2006).Villepin n'est pas un sentimental, mais il a jugé que Giesbert choisissait Sarkozy", décrypte un ami qui partage avec l'ex-premier ministre l'amour des peintres et des galeries. L'explication de gravures a aussi été vive avec le conseiller d'entreprises Alain Minc, président du conseil de surveillance du Monde, furieux d'apprendre que son ami ait pu lui cacher, pendant huit longs mois, la présence de son nom dans les fameux listings. "Mon devoir d'Etat était d'abord de vérifier", lui avait rétorqué sèchement le locataire de Matignon. En 2003, tous étaient encore réunis autour de la nappe spécialement imprimée de maximes napoléoniennes, pour écouter les petits compliments surprise fêtant le 50e anniversaire du ministre des affaires étrangères du carré de fidèles : Marie-Laure de Villepin, l'académicien Pierre-Jean Rémy, l'éditrice Teresa Cremisi, le romancier François Nourissier... "Je n'avais pas organisé cette fête, tranche M. de Villepin. Tout ça n'est pas mon monde, je sais de toute facon qui sont mes amis".

Plus de tête-à-tête, non plus, avec Jacques Chirac. Mais pour d'autres raisons. Aux distances qu'induit une disgrâce publique se sont ajoutées celles, artificielles, qu'impose l'"humiliant" contrôle judiciaire : les juges ont interdit à l'ex-premier ministre de rencontrer ce président qu'il connaît depuis 1983. Ce président surtout qu'il a protégé pendant toutes les "affaires". Le 5 septembre, lors des obsèques de Pierre Messmer, en l'église parisienne de Saint-Louis des Invalides, Dominique de Villepin était assis quatre rangs derrière l'ancien président de la République, qui devisait avec Nicolas Sarkozy. Pour éviter toute situation gênante, il s'est éclipsé avant la fin de la cérémonie. "Jacques Chirac s'est retourné pour m'adresser un sourire", confie-t-il comme pour briser sa solitude.

"Je n'ai jamais ressenti de peur chez lui, sauf celle que sa famille soit malmenée. C'est la seule confidence sur cette affaire qu'il m'ait d'ailleurs faite", raconte Danièle Thompson. Dominique de Villepin n'est en effet pas homme à se confier. "Il aime les milieux froids, comme la diplomatie, et a une incapacité à parler de lui, analyse un de ses amis politiques. Dans l'Eloge des voleurs de feu, son livre le plus personnel, sur la poésie, il ne parle de la disparition de son frère qu'en quelques lignes, entre une brassée de mots. Il ne cache rien de ses projets et dissimule tout de ce qu'il est. C'est l'anti-Sarkozy." "Et l'anti-Montaigne", ajoute un intime.


Dans le récit de ses années à Matignon, qu'il publiera chez Plon au début de l'année 2008, "il n'y a rien de lui, et rien, au fond, du décor politique de ces deux années passées rue de Varenne", sourit Olivier Orban. Aucune de ces confidences que le nouveau chef de l'Etat a confiées à Yasmina Reza dans L'aube le soir ou la nuit (Flammarion, 190 p., 18 euros), où l'ancien premier ministre a pu constater que son rival ne citait pas une fois son nom.

"Reza a compris que le sujet essentiel, c'est l'idée qu'un homme se fait du temps, comme Beckett, balaie-t-il.Mais dans la pièce Oh les beaux jours, il y a des silences entre les mots, du tragique dans les interstices. Là, il n'y a rien. Cela donne un sentiment de vertige effrayant." Partout, l'ex-premier ministre cherche et trouve son rival - son obsession. "Tu verras, Napoléon en premier consul, il ressemble à Sarkozy", avait-il confié avant la parution de son Soleil noir.

"Sa conviction, sur Napoléon, c'est qu'il était condamné dès le départ. L'origine du mythe est dans la chute", dit son ami historien Benoît Yvert. Le 13 septembre, face aux juges, Dominique de Villepin veut créer la "surprise" : "Je suis le seul à connaître le dossier de bout en bout et je prouverai mon innocence", dit-il à un ami. Ses proches ignorent sa défense, mais comprennent qu'il veut sauver sa légende. "Il faut qu'on se souvienne de son discours sur l'Irak devant l'ONU, les deux points de chômage qu'il a gagnés lorsqu'il était à Matignon", insiste son ancien directeur de cabinet à Matignon, le député UMP de l'Eure Bruno Le Maire, lui aussi interdit de visites à son ancien "patron".

Mais la plupart cachent mal leur inquiétude. "Pendant la crise du CPE, il était aussi très serein", se souvient l'un. "Il ne se livre que par des phrases de général, inspiré par une lueur momentanée. Là-dedans, allez savoir ce qui est vrai ou faux, soupire un autre. Dominique n'est pas un personnage qui ment, c'est un personnage de vérités successives. Peut-être que son bras droit ignore ce que fait son bras gauche. Il est tout le temps dans ses paradoxes. Je me demande parfois s'il se connaît lui-même."

Chez lui, de toute façon, tout est transformable en livre. Il est déjà le sujet de son prochain ouvrage, ajoute un troisième. Mais je devine qu'il vit dans le rêve fou et insensé qu'on le rappelle un jour."

Le 17 mai, alors qu'il s'apprêtait à laisser Matignon à François Fillon, sa femme, qui a toujours rêvé qu'il abandonne le pouvoir, fait irruption dans son bureau avec un sourire provoquant et une veste sur laquelle son styliste préféré, Franck Sorbier, avait imprimé : "Adios, bye-bye, Ciao". "Ça te va bien. Tu es très belle", avait complimenté son mari. "C'était un message pour lui", commente un témoin de la scène. "Elle voulait marquer une distance ironique, un peu tendre, un peu tragique, préfère croire Dominique de Villepin. Le destin d'un homme qui quitte Matignon, ce n'est pas seulement et toujours de s'en aller."

Source: le monde, Ariane Chemin

Publié dans Divers

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