"L'Iran est plus fragile qu'on ne le croyait"

Publié le par rezeid

Le service d’évaluation du renseignement national américain (National Intelligence Estimates, NIE) a publié un rapport annonçant que l’Iran a suspendu son programme nucléaire militaire à l’automne 2003. Quel crédit apporter à ce rapport, sachant que c’est un rapport du même type dont Bush s’était servi pour argumenter l’intervention en Irak ?

- En 2002, Bush avait effectivement fait publier un NIE, considéré cependant par les agences de renseignement comme peu fiable. S’appuyant sur les conclusions fausses de ce rapport, Bush était parvenu à « vendre » sa guerre en Irak. C’est un argument que vont très certainement utiliser les néoconservateurs américains pour tenter de décrédibiliser ce document. John Bolton a déjà commencé à dire qu’il ne s’agissait là que d’un rapport parmi d’autres. Mais cette fois, contrairement à 2002, les renseignements américains ne se sont faits leur idée sur le nucléaire iranien qu’au bout d’une enquête de longue durée.

S’ils sortent ce rapport maintenant, c’est, nous dit-on, qu’ils ont recueilli de nouvelles informations ces trois derniers mois. On sait, par exemple, qu’il y a eu l’interception téléphonique d’un haut responsable iranien se plaignant à son interlocuteur de la suspension des activités nucléaires militaires.Dick Cheney a tout fait pour retenir ce rapport car il ne pousse pas à intervenir en Iran. Au contraire : il y est reconnu que la diplomatie et les sanctions ont été efficaces car ce sont ces pressions qui auraient motivé les Iraniens à interrompre leur programme nucléaire militaire. En tenant de tels propos, les services de renseignements s’engagent énormément politiquement. Un engagement qui est loin de plaire aux faucons américains et israéliens. Les Israéliens, à commencer par Ehud Barak, cherchent à remettre en question ce rapport, quand la Maison blanche essaie de ramer à contresens, en tentant de dire que c’est grâce à elle que l’Iran a arrêté son programme nucléaire militaire.

Ce rapport pourrait par ailleurs avoir des effets sur la politique intérieure américaine. Il pourrait servir Barack Obama face à Hillary Clinton, puisqu’il s’était déclaré pour des négociations sans condition quand sa rivale était moins claire sur le sujet. Pour Cheney, c’est évidemment une grande défaite. En revanche, le secrétaire à la défense Robert Gates, qui était contre les frappes sur l’Iran, fait partie des vainqueurs. En remplaçant Rumsfeld, il a recentré la politique étrangère des Etats-Unis dans une direction moins hasardeuse, plus diplomatique. Autres vainqueurs : Vladimir Poutine, puisqu’il a toujours fait valoir le fait qu’il n’y avait pas de preuves contre l’Iran ; et El Baradei, qui a dit bien avant tout le monde ce que les services américains disent aujourd’hui.

Pourquoi l’Iran a-t-elle suspendu son programme ?

- Les pressions internationales semblent avoir joué. Il faut tirer un coup de chapeau à Dominique de Villepin. C’est lui qui a eu l’idée en 2003 de négocier avec l’Iran la suspension de son programme nucléaire. Or l’interruption, selon le rapport, du programme daterait effectivement de cette initiative portée par le triumvirat anglo-germano-français. C’est grâce aux Européens que les Iraniens ont signé le protocole additionnel de l’AIEA. Certes, ils ont remis en cause cet accord par la suite mais sans reprendre leur programme militaire, selon les services américains. Autre facteur qui a énormément joué : la guerre en Irak. Il semble qu’elle a réellement fait peur aux Iraniens comme elle a fait peur à Kadhafi.

La menace de frappes sur l’Iran est-elle définitivement écartée ?

- Avec ce rapport, le camp qui voulait les frappes n’a plus de raisons valables pour prôner l’intervention militaire. Même si les renseignements américains disent qu’ils ignorent quelles sont les intentions de l’Iran, même si Téhéran poursuit l’enrichissement d’uranium, on sait que son programme fonctionne très mal et que l’enrichissement se fait à de faibles quantités.

Ce que révèle ce rapport est crucial. Il montre que l’Iran est plus fragile qu’on ne le croyait, que tout cela reposait surtout sur de la peur et du bluff. Du fait de cette position de fragilité, va-t-on conclure que c’est le moment de négocier ? De sortir le grand accord qui permettrait de pacifier les relations de l’Iran avec l’Occident et surtout les Etats-Unis et qui passerait par la reconnaissance du poids régional de l’Iran et par un accord de sécurité ? Le contexte international va plutôt dans ce sens avec la présence à la conférence d’Annapolis des pays arabes venus apporter leur soutien au processus de paix israélo-palestinien voulu par Washington, les négociations en cours entre l’Iran et l’Irak.... Les Etats-Unis se trouvent en position de force. Peut-être que la sortie de ce rapport est un nouveau signe d’ouverture de la part des Américains, après la libération de 9 prisonniers iraniens détenus Irak. Ce rapport va très probablement changer la donne internationale. Le nucléaire iranien devant être l’agenda numéro 1 de l’année prochaine, va-t-il laisser la place à la négociation en vue d’un accord ? Reste que si l’on écarte l’hypothèse du nucléaire, il faudrait encore que Téhéran atténue ses discours sur Israël pour ouvrir la voie à ce grand accord, que l’Iran avait d’ailleurs proposé en mai 2003 aux Américains...

Interview de Vincent Jauvert par Sarah Halifa-Legrand

(le mardi 4 décembre 2007): le nouvelobs

Publié dans Divers

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