Villepin, artiste de l'urgence

Publié le par rezeid

L'intéressant avec Villepin, prototype du gouvernant lui-même gouverné par la passion dévorante de l'urgence, c'est qu'il dégaine si vite, de manière si imprévisible, qu'il laisse l'appareil médiatique à découvert, dépourvu d'argumentaires à mouliner, et les journalistes nus et désarmés devant l'ampleur de leur tâche d'explication et de critique. Dans cet espace vacant, se lit leur désarroi. Normalement, les médias sont chargés d'expliquer ou de critiquer (dans des proportions laissées à leur appréciation) les décisions du gouvernement, sur la base (notamment) des argumentaires que le gouvernement leur a fournis. Normalement, ça ne se voit pas. Les articles les plus habiles évitent de dire : «Ce sont les chiffres et les arguments du gouvernement.» Ils se contentent de les citer. Le lendemain, pour que tout le monde soit content, on diffuse une minute d'interview de François Hollande tout rouge, ou d'un syndicaliste dans son bureau poussiéreux. Après un délai de décence, on passe à la décision suivante.

Mais Villepin ne joue pas le jeu. Il va trop vite. En désarmant les médias, il laisse crûment apparaître ce qu'ils tentent de cacher : leur inclinaison profonde à la résonance plutôt qu'au raisonnement, leur soumission aux réflexes plutôt qu'à la réflexion. Derrière chaque mouvement villepinien, il y a du mou dans la corde à noeuds de l'information. Flottant, elle se laisse observer dans ses flottements. Plusieurs exemples. Au matin de l'arrestation de Youssouf Fofana en Côte d'Ivoire, Villepin, par coïncidence, se trouve sur le plateau de Canal +. Interrogé à chaud, il assure que Fofana sera extradé vers la France «dans les toutes prochaines heures». Et toutes les radios claironnantes du matin, comme un seul homme, de répéter triomphalement : «dans les toutes prochaines heures».

Pourtant, les radios claironnantes du matin sont animées par des hommes, et des femmes, doté(e)s d'un cerveau, et pas seulement d'une voix dynamique et entraînante. Ce cerveau, dans l'absolu, pourrait leur permettre une connexion rapide entre le dossier «Fofana arrêté à Abidjan» et le dossier «situation politique de la Côte d'Ivoire».

Dans ce dernier dossier, il leur serait possible d'entrevoir quelques éléments contredisant le bel optimisme villepinien. Rapports tendus entre Gbagbo et Villepin, quasi-guerre civile, force du sentiment antifrançais dans le camp de Gbagbo, autant d'éléments de nature à faire, au moins, naître le doute sur l'extradition claironnée «dans les toutes prochaines heures». Accessoirement, même tôt le matin, on devrait pouvoir se souvenir que la Côte-d'Ivoire est un pays souverain. Qu'il y existe vraisemblablement des institutions judiciaires, des avocats, des procédures. Bref, au lieu d'ouvrir leur journal en disant «Fofana sera en France dans les toutes prochaines heures», ils pourraient dire : «Villepin s'affirme certain que Fofana sera en France dans les toutes prochaines heures.»

Il en est allé de même pour les lancements précipités du CNE, et du CPE. Villepin assura aux patrons : «Vous n'aurez plus besoin de motiver le licenciement dans les deux premières années.» Et les médias de répéter : on n'aura plus besoin de motiver le licenciement dans les deux premières années. Et chacun d'oublier qu'il existe en France des conseils de prud'hommes, qui jugent en fonction d'un droit du travail préexistant. Lequel droit du travail, comme le rappelait cette semaine le Monde économie, comporte une convention 158 de l'Organisation internationale du travail, qui stipule «qu'un salarié ne peut être licencié sans qu'il existe un motif valable de licenciement lié à l'aptitude ou à la conduite du travailleur ou fondé sur les nécessités du fonctionnement de l'entreprise». Autant dire que le CNE et le CPE sont d'ores et déjà engagés dans la moulinette judiciaire. Mais le droit du travail, comme les institutions judiciaires ivoiriennes, c'est loin. C'est gris. C'est dans l'ombre.

Le week-end dernier enfin, Dominique de Villepin annonçait une fusion entre deux grandes entreprises françaises, GDF et Suez. Cette fois, ce fut au duo Chazal-Schoenberg que revint la lourde tâche d'informer. Une information économique importante en plein week-end, c'est une incongruité. Une fois pour toutes, le système a décidé qu'aucune information ne pouvait advenir à partir du vendredi matin. Le week-end, le seul imprévu imaginable au JT est d'ordre sportif, météorologique, ou concerne l'état du trafic routier. Donc, pendant que les JT offraient le minimum syndical sur la fameuse fusion, pendant qu'on se promenait des élevages de dindes aux hôpitaux de la Réunion, on avait tout loisir de se poser des questions sur l'ovni économique. Nationalisation de Suez, ou privatisation de GDF ? Cette menace d'OPA italienne, en filigrane, est-elle la vraie raison, ou n'est-elle qu'un prétexte ? Et cette loi votée il y a moins de deux ans, garantissant que l'Etat ne descendrait pas sous les 70 % de participation dans GDF, l'a-t-on oubliée ? Et si le gouvernement fait voter une loi contredisant la loi votée deux ans plus tôt, que vont penser les citoyens de ce reniement ? Mais, pour que toutes ces questions soient seulement posées, il fallait attendre la fin du week-end. Ainsi le villepinisme fait-il bon marché du respect des règles et des lois, avec la complicité tétanisée des médias, à qui on peut faire confiance pour se rattraper dès que les sondages se retourneront.

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