Election présidentielle : les sondages se trompent-ils ?

Publié le par rezeid

Dites à des responsables d'instituts de sondages que vous exhumez toutes les enquêtes d'intentions de vote réalisées à huit mois de l'élection présidentielle depuis 1981, la réaction ne tarde pas : " Ça ne va pas être triste !", s'exclame Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS-Sofres. Pierre Giacometti, directeur général d'Ipsos-France, saisit l'occasion pour vilipender l'utilisation des sondages faite par certains, à gauche, pour contrer la candidature de Ségolène Royal.

 

Ainsi Claude Allègre, fidèle de Lionel Jospin, arguant du fait, qu'à l'automne 2001, le premier ministre de l'époque était largement favori - ce qui ne l'a pas empêché de perdre. Sous-entendu : Mme Royal, aujourd'hui portée par l'opinion, pourrait connaître le même sort. Et M. Jospin un sort inverse. Bref, les sondages se tromperaient systématiquement.

Les chiffres démentent d'ailleurs l'ancien ministre de l'éducation nationale : en septembre 2001, M. Jospin était derrière Jacques Chirac, autant dans les bonnes opinions (9 points d'écart), que dans les intentions de vote (1 point d'écart au premier tour, 2 points au second), selon un sondage BVA réalisé pour Paris Match.

L'hebdomadaire titrait ses pages politiques, le 13 septembre 2001 : "Chirac bat Jospin". Un troisième sondeur, Frédéric Dabi, directeur du département Opinion de l'IFOP, précise que ses études sont toujours assorties de la mention suivante : " Les résultats de cette enquête doivent être interprétés comme une indication significative de l'état des rapports de force actuels, dans la perspective du prochain scrutin présidentiel. En aucun cas, ils ne constituent un élément prédictif des résultats le jour du vote."

Prédiction, le mot est lâché. Que faut-il attendre des enquêtes d'opinion, lorsque l'on demande à des électeurs, à huit mois d'un scrutin présidentiel, pour qui ils voteraient ? " Les sondages à huit mois n'ont jamais annoncé l'élection", tranche M. Giacometti. Une exception : en octobre 1987, Louis Harris pour L'Express avait donné le résultat du second tour à quelques dixièmes de point près.

L'argument selon lequel les sondages se sont toujours trompés, ou n'ont pas testé les candidats finalement en lice, ne suffit pas à les récuser. Le meilleur des sondages ne peut donner que ce qu'il a.

La tentation est grande, il est vrai, de pointer les "erreurs", dans des enquêtes réalisées aussi longtemps avant le scrutin. En septembre et en octobre 1980, le président sortant, Valéry Giscard d'Estaing, était donné largement vainqueur par plusieurs instituts, face à François Mitterrand comme à Michel Rocard, au premier tour. Il l'emportait également au second tour, de très loin devant Mitterrand et de façon plus serrée devant Rocard. Le 10 mai 1981, portant la gauche au pouvoir, M. Mitterrand entamait un double mandat de quatorze années.

Six ans plus tard, cela n'empêchait personne de croire aux chances de Raymond Barre, donné vainqueur dans tous les cas au second tour de la présidentielle de 1988, contre le même Michel Rocard, toujours testé, jamais candidat.

Exemple édifiant encore, que celui de l'élection de 1995. Le socialiste Jacques Delors, président de la Commission européenne, avait figuré dans les enquêtes pendant des mois, arrivant en tête de plusieurs sondages en septembre et en octobre, jusqu'à ce qu'il annonce, le 11 décembre 1994, qu'il ne se présenterait pas.

A droite, c'est pire encore. Le duel entre Jacques Chirac et Edouard Balladur est sans doute le souvenir de campagne le plus vif qu'aient gardé les sondeurs.

A l'automne 1994, le maire de Paris était toujours loin derrière le premier ministre dans les enquêtes de premier tour, tandis qu'au second M. Balladur écrasait toujours... M. Delors.

L'élection de 2002, enfin. Nul ne pouvait prévoir, à l'époque, l'intrusion au second tour du président du Front national, Jean-Marie Le Pen, que les enquêtes créditaient huit mois plus tôt, en septembre 2001, d'un maigre 7 %. Tous les instituts testaient, d'un même élan, un second tour Chirac-Jospin, duquel le président de la République sortait vainqueur.

Au-delà des intentions de vote, pour affiner le jugement, quels indices aurait-il fallu relever dans les sondages de précampagne présidentielle des vingt dernières années ? En 1980, c'est le taux d'indécis sur lequel aurait dû se porter l'attention : 45 %, au moment où Valéry Giscard d'Estaing faisait encore la course en tête. En 1987, lorsque M. Rocard était testé, il aurait fallu se pencher attentivement, comme l'avait fait André Laurens dans Le Monde, au début du mois d'octobre, sur le socle d'électeurs de François Mitterrand : le président "fait quatre fois mieux que M. Rocard au sein du PS et plus de deux fois mieux que M. Lajoinie dans l'électorat communiste (...), écrivait-il. Il a une meilleure pénétration que M. Rocard chez les personnes âgées de plus de quarante-cinq ans et chez les plus jeunes. (...) Grâce à sa pratique de la cohabitation, il a progressé dans l'électorat de droite".

M. Rocard a pourtant figuré, honorablement, parmi les présidentiables testés "jusqu'à la catastrophe des européennes de 1994", note Frédéric Dabi. A droite, pour cette élection de 1988, Raymond Barre était le candidat le plus consensuel et considéré comme le seul apte à battre François Mitterrand, "mais, observe Stéphane Rozès, directeur du département Opinion de l'institut CSA, il n'avait pas la cohérence dans le noyau dur de la droite où Chirac est devant lui".

La grande leçon reste 1995. "Il n'y a pas d'argument plus sot et plus faux pour critiquer les sondages que l'affaire Balladur-Chirac, avertit Brice Teinturier. Balladur au plus haut dans les enquêtes, cela mesurait quelque chose de réel." Mais tous les sondeurs observent aussi que, dans le noyau dur de la droite, c'est Jacques Chirac qui a toujours tenu la corde, "jamais distancé dans son propre électorat", comme le dit Pierre Giacometti. Le socle, toujours le socle, qui dit la solidité dans la durée. En 2002, un voyant d'alerte aurait dû clignoter, celui des indécis, nombreux jusqu'au dernier moment, alors qu'en 1980-1981, leur nombre avait progressivement diminué à l'approche de l'élection.

Ce qu'il faut attendre, au fond, de sondages réalisés à huit mois d'une élection présidentielle, c'est l'établissement d'un rapport de forces, un jalon qui permettra de comprendre ce qui va fabriquer le résultat final. "Le film bouge, par définition. La campagne reconfigure, accélère, déplace", dit M. Teinturier. Les sondeurs s'accordent donc sur ce point : tout se joue lorsque la campagne est vraiment commencée.

Mais quand démarre-t-elle ? L'ouverture de la campagne officielle est un indicateur trop grossier. La désignation des candidats est un critère nécessaire, mais pas suffisant. Pour le directeur de la Sofres, il s'agit du moment "où l'on a le sentiment que les Français ne sont pas au théâtre, en spectateurs distanciés, mais attentifs et réceptifs au message politique".

S'il fallait des preuves que la campagne détermine le résultat, il n'y a qu'à piocher. Lionel Jospin a payé très cher en 2002 le "vieilli, usé, fatigué" destiné à Jacques Chirac, ou "mon programme n'est pas socialiste". "Ce n'était pas Chirac qui montait, c'était Jospin qui baissait", observe M. Giacometti. Pour ce dernier, en 1995, le grand meeting de M. Chirac, porte de Versailles, sur le thème "Croire en la France" a marqué un basculement. Les courbes se sont inversées la semaine suivante. Comme d'autres, le directeur d'Ipsos souligne les événements qui ont été fatals à Edouard Balladur, provoquant le croisement des courbes avec son rival de droite. La circulaire sur les IUT "réactivait le mauvais souvenir du CIP, avec un effet rétroactif terrible, alors qu'il avait réussi à l'effacer", rappelle, de son côté, M. Teinturier qui cite également l'affaire Schuller-Maréchal.

Aujourd'hui, deux candidats, Nicolas Sarkozy à droite et Ségolène Royal à gauche, distancent tous les autres. Encore faut-il attendre leur investiture officielle, qui ne fait guère de doute pour le président de l'UMP. "Si les sondages restent ce qu'ils sont, je ne vois pas comment les militants peuvent faire un autre choix que Ségolène Royal", relève toutefois M. Giacometti. A l'évidence, les sondeurs ne se fondent pas sur les seules intentions de vote pour estimer la solidité de la situation de ces deux candidats putatifs. Ils s'appuient aussi sur des études qualitatives et sur l'analyse du socle d'électeurs de chacun. Celui du ministre de l'intérieur est consistant, avec 15 % à 20 % de très bonnes opinions, construit depuis plusieurs années. Celui de Mme Royal agrège divers publics, qui mordent sur l'UDF et même sur le Front national, selon Stéphane Rozès.

Les analystes s'accordent à dire que les niveaux actuels ne dureront pas. "La campagne va éroder ces socles, ne serait-ce que par la montée des petits candidats", prévoit Frédéric Dabi. "Si Ségolène Royal est investie, elle ne sera plus comparée aux éléphants mais considérée pour elle-même et jugée par rapport à Nicolas Sarkozy. Cela fera-t-il bouger sa popularité ?", s'interroge Brice Teinturier. D'autres éléments d'incertitude pèsent sur les mois qui viennent, tenant aux caractères propres de l'élection de 2007. Pour la première fois, les militants vont jouer un rôle décisif dans la désignation des principaux candidats. Aucun des compétiteurs déjà déclarés - à l'exception de Laurent Fabius - n'aura jamais été ni premier ministre ni président, ou ne sera un sortant dans ces rôles. Enfin, contrairement à 1988, 1995 et 2002, l'élection n'aura pas lieu en période de cohabitation. Le suspense peut commencer.

Publié dans Divers

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